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Benoît Melançon, «Le cabinet des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 39, 2013, p. 219-221. Sur les lettres anonymes.

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Signer une lettre n’est pas un geste banal. On peut le faire de façon officielle, avec prénom et nom («Ceci Cela»), voire en inversant l’un et l’autre («Cela, Ceci»), ce qui est encore moins personnel. L’identité peut être renforcée par l’ajout de titres ou fonctions : «Docteur Ceci Cela»; «Cela, Ceci, professeur des universités». Avec les intimes, on est moins guindé : prénom («Ceci»), initiale («C.»), périphrase hypocoristique («Ton petit professeur des universités qui t’aime»). Mais toutes les lettres ne sont pas signées.

Dans Tintin, plusieurs sont anonymes : voir le Sceptre d’Ottokar, les Sept Boules de cristal, les Cigares du pharaon, le Crabe aux pinces d’or et le Lotus bleu. Le voleur du vrai-faux fétiche arumbaya du musée ethnographique de l’Oreille cassée adresse une lettre à son conservateur, expliquant son geste, s’en excusant et prétendant restituer le fétiche : Tintin met immédiatement en doute la véracité de «cette lettre anonyme dont l’auteur est inconnu», dixit un des Dupondt.

Les romanciers raffolent de ce genre de lettres, d’Alexandre Dumas (le Comte de Monte-Christo) et Henning Mankell (les Chaussures italiennes) à Tanguy Viel (Insoupçonnable) et Claire Legendre (l’Écorchée vive). Il serait inutile de dresser la liste des occurrences du procédé dans le genre policier : c’est un de ses ressorts dramatiques les plus convenus. En 1955, dans Maigret tend un piège, Simenon met une interrogation dans la bouche de son commissaire : «Rien de nouveau ? Pas de lettre anonyme ?». C’est son absence qui étonne, pas sa présence.

Cette pratique est plus inquiétante quand elle quitte la fiction. Par dépit amoureux, les écrivains David Foster Wallace et Françoise Giroux, auteure de violentes lettres antisémites, ont masqué leur identité. S’il reçoit de ces «lettres empoisonnées» («poison-pen letters») au sujet de la situation dans son établissement, un administrateur universitaire devrait en tenir compte, encore que prudemment, conseille C.K. Gunsalus (The College Administrator’s Survival Guide, 2006). Enfin, le premier joueur noir de la Ligue nationale de baseball des États-Unis, Jackie Robinson, aurait reçu des centaines de lettres de menaces au moment de son arrivée avec le club des Dodgers de Brooklyn, rapporte Jonathan Eig dans Opening Day. The Story of Jackie Robinson’s First Season (2007). Brian Helgeland s’en souviendra dans 42, le film biographique qu’il consacre à Robinson en 2013.

En effet, le cinéma aime tout autant les lettres anonymes que le roman. L’exemple classique est celui du Corbeau d’Henri-Georges Clouzot (1943). Soit le spectateur croit être devant une ville française représentée de façon réaliste, Saint-Robin, en Seine-et-Oise. Soit il s’imagine face à «Une petite ville, ici ou ailleurs…», ce qui donne un caractère universel à ce qui lui sera raconté. De quoi s’agit-il ? D’une «épidémie» de lettres anonymes — au moins 850, envoyées en deux mois, peut-être même un millier —, d’un «tourbillon de haine et de délation», d’une ville qui «a la fièvre». Un anonymographe (ou plusieurs ?) met en émoi la population du lieu en semant les secrets les plus sombres, réels ou supposés : adultères, malversations financières, trafics, crimes, déportements. Qui veut donc «purifier la ville» ? Qui est derrière cette «campagne d’assainissement» ? Les accusations pleuvent, pendant que les habitants s’épient les uns les autres, et l’on ne saura qu’à la toute fin du film qui se cache derrière la plume du Corbeau.

Autre cas (le pseudonymat), autre film (The Shop around the Corner, Ernst Lubitsch, 1940). Dans un Budapest de pacotille, Alfred Kralik (James Stewart) et Klara Novak (Margaret Sullavan) travaillent à la maroquinerie Matuschek & Cie. Eux qui se disputent sans cesse dans la vie de tous les jours ne savent pas qu’ils sont correspondants («pen pals»), car ils ne s’écrivent pas sous leur nom. S’ils tombent amoureux par lettres, c’est qu’ils révèlent alors leur véritable personnalité, bien différente de celle du quotidien. Le masque peut faire peur; il peut aussi faciliter l’aveu.

Pourtant la lettre anonyme a presque toujours mauvaise presse. C’est clair dans le (faux) dialogue suivant, tiré de l’ouvrage d’A. Germain, la Lettre ou Leçons de style épistolaire à l’usage des écoles primaires (Québec, 1890) :

Q. Qu’avez-vous à dire des lettres anonymes ?

R. Les lettres anonymes dont on se sert pour attaquer quelqu’un sans danger, sont le fait d’une âme basse et vile. Non-seulement les gens honnêtes ne s’abandonnent pas à ce genre d’actions infâme et lâche, mais ils n’y attachent aucune importance.

Voilà peut-être ce qui motivait le baseballeur étatsunien Yogi Berra à déclarer : «Ne répondez jamais à une lettre anonyme» («Never answer an anonymous letter»). Vraiment ?

Ouvrons le recueil Lionel Duvernoy. Publié en 1912 à Montréal par Adèle Bibaud, il contient une nouvelle, peu soucieuse de réalisme, intitulée «Une lettre anonyme». La mère de Gaston P. veut le marier à Alice de C., mais il refuse. Il se met à recevoir des lettres signées d’un pseudonyme (Laure) : «Si vous aimez l’imprévu, monsieur P., vous serez satisfait aujourd’hui, car ma lettre est tout ce qui peut vous arriver de plus imprévu, vu que vous ne vous y attendiez nullement vous ne pouviez vous y attendre […].» Gaston P. devient amoureux de la signataire, pour s’apercevoir que Laure et Alice ne font qu’une. Ils se rencontreront finalement et se diront leur amour. Pour cela, il aura fallu qu’il accepte de répondre, merci à la poste restante, à ces «lettres anonymes». Heureusement, Yogi Berra n’a pas toujours raison.

Les passages sur le Corbeau et The Shop around the Corner sont tirés de mon Écrire au pape et au Père Noël. Cabinet de curiosités épistolaires (Montréal, Del Busso éditeur, 2011).


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