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Autrement, numéro 60, 1984, couverture

Benoît Melançon, «En bref : Découvrir le Québec : Autrement / numéro 60, Découvrir le Québec. Un guide culturel et le Monde / 7-8-9 juin 1984», Spirale, 45, septembre 1984, p. 9.

Autrement, numéro 60, mai 1984, dossier «Histoire de chums et de grands espaces».

Découvrir le Québec. Un guide culturel de l’Association des professeurs de français.

Le Monde, 7-8-9 juin 1984, dossier «Québec. 450 ans après».

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Le Québec est à la mode : Jacques Cartier, le congrès international des professeurs de français, des bateaux, un pape. Autrement lui consacre un numéro, après Berlin, New York, la Californie. L’Association québécoise des professeurs de français fait paraître Découvrir le Québec. Un guide culturel. Le journal le Monde offre à ses lecteurs trois cahiers spéciaux sur «la plus personnalisée des dix provinces canadiennes». Diverses images du Québec, divers regards, divers tons : une même impression de manque. Est-ce lassitude devant une suite de sujets souvent identiques ? Absence de recul face à une situation quotidienne, vivre au Québec ? Comme le disait Pierre Foglia du numéro d’Autrement, le reflet est «sans surprise». Personne n’est dépaysé.

Le micro-social québécois

La tradition d’Autrement étant de saisir l’évolution du «micro-social», c’est à une exploration du quotidien québécois que nous convie la vingtaine de collaborateurs (français et québécois, sous la direction de Michèle Decoust et Maurice Lemoine) de cette Histoire de chums et de grands espaces[1]. La Main, le racisme dans le taxi, les groupes ethniques et les Amérindiens, la télé américaine, les bars topless et le mouvement néoïste, la Ligue nationale d’improvisation et la lutte Canadiens-Nordiques : rien n’échappe à Autrement, de Montréal à la Baie James, de Schefferville à Fort Chimo. Quelques lignes de force traversent l’ensemble : le désenchantement des jeunes, la nécessité de «démythologiser la politique» et l’État, le besoin d’ouverture sur le monde, mais surtout, sous-tendant plusieurs témoignages, les rapports avec la France et les États-Unis. Le Québec post-référendaire se cherche des modèles ailleurs que dans le virage technologique.

«Ni Dieu français, ni maître américain. La culture québécoise a le goût de s’inventer seule», dit la publicité du numéro. Le Québec d’Autrement est pourtant résolument nord-américain : moderne, neuf, consommateur, linguistiquement menacé, dépendant économiquement et culturellement des États-Unis, branché sur ses modes socio-intellectuelles. Sauf exceptions, le rapport à la France est occulté, ou réintroduit sous couvert de recours au pacifisme ou à l’écologie, solutions de rechange au nationalisme essoufflé. Dans ce numéro fortement marqué par le mythe du Nord et des grands espaces, le pôle d’attraction semble bien davantage New York que Paris.

Comme dans toute publication du genre, les textes sont d’intérêt inégal. À la rigueur de l’analyse économique de Gilles Paquet s’opposent les emportements adolescents de Mireille Simard (en entrevue, s’il vous plaît !). On s’amuse à lire en parallèle des textes sur la persistance de la croyance au Québec (Jean Giroux) et sur l’ère du Verseau (Andrée Fortin). Nathalie Petrowski, avec ses habituelles variations sur le rock et la ville, et Jean Royer, poésie-femmes-ville-corps, ne surprennent guère. La rencontre de certains articles peut être stimulante : voir l’enthousiasme de Serge Ouaknine et le texte incisif de Marion Desjardins. Entre une «Lettre à mon cousin de France» (Marie-Agnès Thellier) et un «Guide de Montréal» pas aussi «rusé» qu’il se voudrait (Bruno Boutot), on passe des réflexions sur le mot « québécois»(François Hébert) à l’affirmation des femmes (Michèle Decoust), de la situation des jeunes (Dominique Jean) à celle du cinéma (Léo Kalinda). Le tout complété par un «Petit glossaire à l’usage des Français» (Véronique Dassas) et accompagné de nombreuses belles illustrations. Le tour d’horizon n’est pas exhaustif (où est le roman ? où sont les anglophones ?), mais chacun peut y trouver de quoi conforter son idée du Québec.

Un Québec propre, propre, propre

On retrouve quelques sujets traités par Autrement dans le Guide culturel que font paraître les responsables de la revue Québec français, mais l’éclairage est diamétralement différent. Assez scolaire, quand ce n’est pas carrément touristique, Découvrir le Québec donne de la «presqu’Amérique» une image de propreté, de beauté un peu froide. Les divers aspects de la culture québécoise sont traités bien sagement, sans surprises ni déceptions majeures — même si on peut se demander pourquoi on a cru bon de dresser une très discutable discographie alors que chaque article n’a même pas sa bibliographie : pourquoi toute la littérature d’idées au Québec n’a droit qu’à deux pages; ou pourquoi donne t-on quatre adresses de «grandes librairies» à Montréal et six à Québec (!) ?

Mais ce qui dérange surtout, c’est l’absence dans ce Guide des contradictions de la société québécoise. N’étaient des textes étroitement engagés de Michel Brunet ou de Denis Manière, ou des réflexions sur la place des immigrants (Fernand Harvey) et des autochtones (René Hirbour et Linda Travis), on pourrait croire que tout va pour le mieux dans le «village global» québécois. Un article para-publicitaire sur les technologies québécoises, des textes sur la langue, la musique, la littérature, le cinéma, deux pages sur les arts graphiques, un guide des media (dont Spirale est d’ailleurs absent), un autre pour d’éventuels étudiants étrangers : toutes les cases sont remplies, mais le tableau ne vit pas. Les Québécois auraient-ils peur de briser «la paix de leur village» ?

Un projet modeste

Les trois suppléments du Monde — réunis en un seul cahier pour le public québécois — ne sont pas moins sagement découpés que Découvrir le Québec. «L’affirmation d’une identité» donne une vue d’ensemble du Québec : question nationale, entrevue de René Lévesque dans «un bon jour», portrait de Robert Bourassa, Montréal et l’Abitibi, la nouvelle cuisine québécoise («Notre révolution de palais»). Le second supplément, «Des atouts contre la crise», est socio-politico-économique, avec ses textes sur la Baie James, la reprise, l’aluminium et l’amiante, les syndicats (dont ceux du crime !), des portraits de Louise Beaudoin et de Jean Drapeau. «Le vent tourne» aborde les questions culturelles, au sens large : les jeunes, la Loi 101, le marché du livre, le rock et la politique selon Gilles Baril, le sport, l’Église, le Montréal ethnique. Aucune volonté d’exhaustivité, mais des sujets d’intérêt général : un projet modeste.?

Factuels, les cahiers du Monde sonnent juste. À part quelques erreurs de détail et une lettre ouverte d’un économiste néolibéral qui associe le PQ à Pétain et Mussolini, l’ensemble est bien documenté, clair, équilibré. Les observateurs sont lucides, les critiques sans condescendance. Contrairement à Autrement et à Découvrir le Québec, le lecteur n’a pas toujours une impression de frustration, même si plusieurs sujets ne sont pas abordés. En circonscrivant leur propos avec précision, les auteurs ont évité les écueils des deux autres publications : la désinvolture, la neutralité bienveillante.

Découvrir le Québec

S’agissant nécessairement d’une quête de reflet et de reconnaissance, la lecture de ces instantanés du Québec ne pourra que laisser les lecteurs québécois sur leur faim. C’est pourquoi ils préféreront peut-être le journalisme traditionnel du Monde au style cool d’Autrement ou à l’asepsie de Québec français. Ils éviteront ainsi l’épate et l’idéalisation; l’image sera moins éclatante, mais d’autant plus juste. Découvrir le Québec ? Non. Le redécouvrir.

[1] Soulignons que certains textes, parus ailleurs, sont donnés sans référence à la publication originale.


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