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Benoît Melançon, «Victor-Lévy Beaulieu : Moi Pierre Leroy, prophète, martyr et un peu fêlé du chaudron», Livres et auteurs québécois 1982, 1983, p. 26-27. Moi Pierre Leroy, prophète, martyr et un peu fêlé du chaudron. Plagiaire de Victor-Lévy Beaulieu, Montréal, VLB éditeur, 1982, 306 p. Ill.
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Depuis la création de VLB éditeur en 1976, Victor-Lévy Beaulieu a publié un récit, une lamentation, deux pièces de théâtre, un cantique, un oratorio, une lecture-fiction, une épopée drôlatique, un romaman et un roman. Déjà en 1972 Jack Kérouac était un essai-poulet. Comme si les genres traditionnels étaient trop étroits pour lui, VLB se plait à faire éclater leurs limites, à jouer dans leurs marges. Ainsi, Moi Pierre Leroy, prophète, martyr et un peu fêlé du chaudron serait un plagiaire, «une uvre issue de tout ce qui, dans les lignes d’icelle, est emprunté aux autres» (p. 13). Après la lecture de la Fin de l’énigme de Leroy, V.-L. Beaulieu, pris de frénésie pour tout ce qui touche la fin du XIXe siècle québécois, aurait «avalé» une cinquantaine d’ouvrages sur le sujet et se serait trouvé «véritablement enceint de PierrecLeroy» (p. 16). Comme le personnage d’Arcimboldo en couverture, ce plagiaire est littéralement fait de livres.
Puisque VLB a «emprunté joyeusement» les mots de plusieurs auteurs pour y fondre les siens, il serait vain de vouloir faire la part de ce qui est né de sa plume et de ce qui au contraire est plagié. Si, au passage, on reconnaît une phrase qui ne peut être que du VLB (« trop d’eau de vie coulant entre lui et Grand Louis, n’importe quelle signification s’y perdant dedans», p. 163), c’est davantage au niveau thématique qu’il faut chercher la cohérence de Moi Pierre Leroy avec l’ensemble de l’uvre de VLB. Largement inspiré de cette «petite littérature» à laquelle le romancier a consacré un Manuel en 1974, le plagiaire met en scène un personnage qui, pour avoir une existence historique, n’en est pas moins un type cher à Beaulieu. Illuminé, persécuté et malade, Pierre Leroy s’inscrit nettement au panthéon de la grande tribu beaulieusienne. Toutefois, contrairement aux autres personnages de VLB, Leroy n’est qu’un pantin sans épaisseur véritable, ni visage. (Alors que se trouvent parmi les nombreuses illustrations du livre des portraits de l’honorable Joseph Cauchon [«dans toute sa splendeur», p. 193] ou de l’abbé Antonin Nantel, jamais n’apparaît celui de Leroy lui-même.)
À l’âge de douze ans, Leroy a une révélation : préférant «les peines du temps avec les plaisirs de l’éternité» aux «plaisirs du temps avec les peines de l’éternité», il décide de se faire missionnaire en Chine pour, dit-il, s’y faire casser la tête «d’une façon ou d’une autre» (p. 25-26). «Appelé» sous d’autres cieux, il sera tour à tour zouave pontifical (il rencontrera alors son premier Canadien), moine trappiste (trop zélé, il sera renvoyé du monastère), puis instituteur à Paris, Québec et dans quelques villages de l’arrière-pays québécois. Convaincu que l’échec de sa vie résulte de son éducation, il ébauchera un programme scolaire fondé sur la disparition de la mémorisation et de la mécanisation de l’enseignement, ainsi que sur une revalorisation du rôle du précepteur. Après la faillite du «système Leroy» au Québec, notre héros partira en guerre contre l’évêque de Chicoutimi, Mgr Racine, qu’il veut faire remplacer par son ami l’abbé Arnauld «des missions sauvages du Labrador et d’Anticosti». De mésaventures en désenchantements, il finira à la Maison de Santé de Paris, en camisole de force.
Pseudo-autobiographie, confession, pamphlet, chronique, conte philosophique, Moi Pierre Leroy est un délirant fourre-tout, où se côtoient notamment petite et grande histoire : le curé Labelle y voisine avec Pie IX, pendant qu’au «Drapeau de Carillon» déclamé par Crémazie lors d’un souper parisien répond la légende d’un Huron de Notre-Dame-de-Lorette. Entre ses prédictions et ses transes mystiques, Leroy s’agite, petit personnage dérisoire, de Nantes à Paris, de Québec à Rome, du Palais épiscopal à l’asile. Si les nombreuses digressions ne sont pas toujours très «romanesques» dans les premiers chapitres, le texte prend de la vivacité au fur et à mesure que Leroy s’enfonce dans son délire d’«envoyé de Dieu» («la divine Providence exigeait de moi que je fasse pour tout le Canada ce que les prêtres n’avaient jamais réussi, racheter au monde ses péchés», p. 164). V.-L. Beaulieu parvient alors à soutenir l’intérêt, voire à faire rire, tandis qu’il n’était jusque-là que léger. Nul doute que les auditeurs de la radio de Radio-Canada auxquels ce texte était originellement destiné ont dû fort s’amuser des désillusions de Leroy face au clergé ou de ses infructueuses tentatives pour faire de son disciple, David Morin, l’dipe canadien, «celui en qui, par un impénétrable mystère, réside la force du Canada français» (p. 242).
Le prière d’insérer annonçait un roman «majeur» et «pervers», «un grand roman et un grand document [ ] d’une étonnante actualité». Il nous semble plutôt que ce plagiaire est un VLB «mineur» au sens où Jacques Ferron se considère lui-même comme un écrivain mineur. L’épigraphe de William Styron va dans ce sens : «ni romancier, ni poète», un personnage raconte avoir été «l’écrivain le plus heureux d’Amérique» à la suite de la publication de son «seul et unique essai». S’appliquant à démontrer que Giraudoux avait raison de dire que «le plagiat est la base de toute littérature», V.-L. Beaulieu avoue n’avoir «jamais rien inventé, sauf la maladie d’écrire en [lui]», ni « jamais rien imaginé non plus, sauf la maladie de vivre en [lui], qui [lui] vient de tout ce qui est né avant et que l’on retrouve, anonyme, sous les petites croix blanches de n’importe quel cimetière» (p. 13-14). Se servant, pour son plagiaire, de divers textes oubliés de la littérature québécoise, VLB contribue à ce que Georges-André Vachon a bellement appelé «l’invention d’une tradition». Serait-ce qu’à défaut du héros «dont notre pays a toujours manqué et manque encore» (p. 15), Victor-Lévy Beaulieu aurait voulu nous donner le seul héros que nous méritions : un illuminé que son échec mène inéluctablement à l’asile ?
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