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Victor-Lévy Beaulieu, Discours de Samm, 1983, couverture

Benoît Melançon, «Le golem d’un golem : Discours de Samm / Victor-Lévy Beaulieu», Spirale, 40, février 1984, p. 6.

Discours de Samm. Comédie de Victor-Lévy Beaulieu, Montréal, VLB éditeur, 1983, 247 p.

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Conçu comme «une manière de supplément aux Voyageries», Discours de Samm, le plus récent livre de Victor-Lévy Beaulieu, doit mettre fin «définitivement» au cycle entrepris avec Blanche forcée. En approfondissant un seul élément des «Voyageries», la relation entre Samm et Abel, cette «comédie» vient plutôt compléter le cycle que le clore; Una, dernier roman prévu du cycle, avait davantage fonction de clôture par la mort et la naissance symboliques qui le terminaient. La situation temporelle du Discours, quoique assez floue, contribue également à faire du roman un texte «d’accompagnement» : parallèlement à l’évolution de la relation Samm / Abel, Monsieur Melville s’écrit et paraît, sans que ce travail d’écriture soit incorporé à la fiction. Discours de Samm se passe ailleurs.

Samm, qui rêve de devenir comédienne, est infirmière à l’hôpital du Sacré-Cœur lorsque arrive un patient fort différent des autres, Abel Beauchemin. Tout tend à rapprocher ces deux personnages: Leonard, l’amant de Samm, est juif et la question de la judaïté passionne Abel; Samm s’éprend de la grande actrice rousse, Pauline, comme Abel l’avait fait dans N’évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel. Séduits et fascinés l’un par l’autre, Samm et Abel se cherchent, tentent de s’aimer, se blessent, se séparent. Malgré le titre, Samm n’est pas la narratrice de ce roman constitué d’une suite de discours où Samm et Abel prennent tour à tour la parole, chaque chapitre s’ouvrant par la mention «elle dit» ou «il écrit». Le titre est trompeur : ce Discours de Samm est d’abord discours d’Abel. Niée dans sa parole, Samm n’est que le golem du romancier Abel, lui-même golem de Melville, figure centrale des «Voyageries».

Selon Victor-Lévy Beaulieu, Discours de Samm serait une «comédie» au sens où l’entend… Sélection du Reader’s Digest (!) : pour le célèbre magazine, «Jouer la comédie», c’est «se comporter avec sincérité dans des circonstances imaginaires». Cette définition ne s’applique-t-elle pas à toute fiction ? Dire que les Québécois ne sont «nulle part, sinon dans la tragédie quand elle ne sait pas encore se reconnaître comme comédie», est-ce que cela explique l’emploi de ces termes ? N’y a-t-il pas quelque chose de présomptueux à croire qu’un roman puisse renverser la loi des genres et fonder le lieu des Québécois ? Comme en fait foi la publication de ses «lamentations», «cantiques » et autres «oratorios», VLB aime bien créer des genres; on peut se demander si cette opération ne tourne pas ici au procédé.

Construire une œuvre

Par plusieurs aspects, Discours de Samm rejoint les préoccupations des VLB précédents — ce qui est le signe d’une œuvre en construction. Comme toujours chez VLB, la narration repose sur la dichotomie entre la petitesse d’un personnage pitoyable et grotesque, et la démesure de ses rêves, de ses ambitions. Cette dichotomie est particulièrement évidente dans la scène où, pour la dernière fois, Abel tente de séduire Samm : son rêve de grandeur, la «joyeuse folie», s’abîme dans le viol. Délire, outrance, «noire folie», ont encore une fois raison des rêves, du désir. L’écriture, par contre, ne succombe pas à cette «démanche»; sans être vraiment sobre (c’est du VLB), elle atteint parfois un beau lyrisme.

Contrairement à ce qui se passe habituellement chez VLB, l’univers de référence du Discours de Samm n’est pas principalement littéraire. Les épigraphes de Kenneth Patchen et de Zola orientent la lecture selon les principaux axes de la narration (le jeu théâtral, la dépossession de soi, les alentours de l’écriture), mais ce sont surtout les références musicales qui abondent : Jagger, Albinoni, Brahms, Mahler, Beethoven. Aucune de ces images n’a toutefois la force évocatrice de celle de Virginia Woolf se suicidant dans la Rivière des Prairies, puis dans la Boisbouscache; ce paroxysme dans la passion est refusé à Abel. Encore une fois, c’est la figure de l’écrivain qui est investie de la plus grande résonance.

Par ce qu’il a de profondément tragique et violent, Discours de Samm s’inscrit clairement dans l’œuvre beaulieusienne. Dans un monde en «démanche», devant «l’impossibilité de soi» et des autres, Abel ne fait que chercher refuge, de Montréal à Sainte-Émilie de l’Énergie, des Trois-Pistoles à Saint-Jean-de-Dieu; d’un côté, la violence du monde, de l’autre, le retour au lieu originel, nature et enfance conjuguées. Pantin dérisoire en quête de tendresse. Abel est incapable de comprendre ce qui se joue dans la souffrance des autres, ce qui pour Samm, par exemple, est cause de toute blessure : la disparition du père, «sa mort jamais certaine». Lorsque Abel refuse d’être identifié au père, lorsqu’il «force» Samm, tout s’écroule : Abel reste «mince comme un fil, mais imprenable», Samm ne fait plus que pleurer. L’«état bienheureux de la sérénité immobile» n’est jamais possible; c’est la leçon du roman, et de toutes les «Voyageries».


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