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Victor-Lévy Beaulieu, La Tête de Monsieur Ferron ou les Chians. Une épopée drôlatique tirée du «Ciel de Québec» de Jacques Ferron, 1979, couverture

Benoît Melançon, «Que faisiez-vous il y a dix ans ? La Tête de Monsieur Ferron ou les Chians. Une épopée drôlatique tirée du «Ciel de Québec» de Jacques Ferron / Victor-Lévy Beaulieu et le Ciel de Québec / Jacques Ferron», Spirale, 88, mai 1989, p. 10-11.

La Tête de Monsieur Ferron ou les Chians. Une épopée drôlatique tirée du «Ciel de Québec» de Jacques Ferron de Victor-Lévy Beaulieu, Montréal, VLB éditeur, 1979, 113 p.

Le Ciel de Québec de Jacques Ferron, Montréal, VLB éditeur, 1979, 408 p.

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En 1985, le géographe Jean Morisset faisait paraître chez Nouvelle Optique l’Amérique écartée, premier volume d’une trilogie, l’Identité usurpée, dont les deux autres volumes n’ont jamais vu le jour. Ce texte, si dérangeant qu’il a pratiquement été passé sous silence par les intellectuels québécois, traitait allusivement, dans sa réflexion sur le métissage, de textes littéraires. Ainsi, le Ciel de Québec de Jacques Ferron y était présenté comme le «premier roman exploratoire de nos fondations», à l’égal de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez pour la Colombie; Morisset déplorait que le roman ait seulement fait «une percée dans la neige que la poudrerie a eu vite fait de recouvrir». Six ans plus tôt, pourtant, Victor-Lévy Beaulieu avait œuvré à éviter cette situation, tant comme écrivain (en «tirant» du roman une pièce de théâtre) que comme éditeur (en rééditant le roman paru dix ans plus tôt aux Éditions du Jour. On attend aujourd’hui l’édition critique de ce roman dans la «Bibliothèque du Nouveau Monde» des Presses de l’Université de Montréal, ce qui lui conférera définitivement son statut de classique de la littérature québécoise.).

L’auteur du Ciel de Québec est pour Beaulieu le modèle de l’intellectuel et de l’écrivain : journaliste, polémiste, dramaturge, romancier, il est celui «qui avait assimilé l’Amérique française, l’Amérique rouge, l’Amérique saxonne, qui avait annexé le continent pour l’enquébécoiser à notre manière» (le Devoir, 18 décembre 1976). Or, c’est justement dans sa chronique des années 1937-1938 que Ferron tente le plus explicitement cette «assimilation», et plus précisément encore dans l’épisode que Beaulieu a choisi de mettre en scène, celui de l’expédition des trois prélats de Québec au village des Chiquettes. Exemplaire de l’opposition entre le petit et le grand village, la situation de la future paroisse de Sainte-Eulalie par rapport à la paroisse de Saint-Magloire contient toute la réflexion de Ferron sur les pays québécois. Beaulieu ne s’y est pas trompé : alors qu’il est souvent fidèle aux mots mêmes du Ciel de Québec, qu’il reprend tels quels ou qu’il transcrit en langue populaire, c’est par une remarque du cartographe du conte «Les provinces» qu’il clôt son texte. Dans la pièce beaulieusienne comme dans le roman ferronien, c’est le dessin du pays qui est fondateur.

L’hommage de Beaulieu ne passe pas que par la reprise d’un épisode de la chronique de Ferron; ce dernier devient lui-même un personnage dramatique. Dans l’introduction de la pièce, l’auteur explique ce choix par la volonté de «rendre compte de quelques-uns des mécanismes de la création et des rapports qu’un écrivain peut établir entre ses personnages et lui-même au moment où il s’alimente d’eux». C’est peut-être cependant d’une tout autre manière que s’impose la figure de Ferron dans la pièce : bien moins «drôlatique» (l’accent circonflexe est de Beaulieu) que la relation du créateur et de ses créatures, mais d’autant plus prégnante, est la présence de la mère de Monsieur Ferron. Cette figure, dont on connaît l’importance dans l’œuvre ferronien, donne une réelle épaisseur dramatique au personnage de l’écrivain, qui, sans elle, n’aurait guère été plus qu’un «maître des cérémonies» (Beaulieu dixit). La relation de Ferron avec sa «mère cadète» (orthographe beaulieusienne) prolonge dans la pièce celle de Rédempteur Fauché (Beaulieu écrit Faucher) avec la Capitainesse, porte-parole du désir de reconnaissance des Chiquettes : il n’est pas innocent que la mère doive mourir pour que vive le fils.

Victor-Lévy Beaulieu, en servant de «truchement» à l’œuvre de Ferron — Ginette Michaud a montré ici même combien ce mot était typiquement ferronien (Spirale, 86) —, s’inscrit dans une tradition : c’est en relisant qu’on écrit. Cette tradition est faite autant de respect que de refus : la piété quasi filiale de Beaulieu pour Ferron, même si elle lui semble opposée, participe du même projet que la démythification / mythification que propose Ferron de Saint-Denys Garneau dans le Ciel de Québec. Une tradition ne se constitue pas qu’avec les textes; elle se définit aussi contre eux. Telle la poésie d’Orphée-Saint-Denys Garneau «prenant son bien où il se trouvait, sans permission, moins pour prendre que pour s’en jouer et se manifester ainsi à elle-même», Victor-Lévy Beaulieu a «pillé» Ferron, «lui-même excellent pirate du texte des autres». Ce n’est pas autrement que les littératures vivent.


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