Site de Benoît Melançon / Publications numériques


Benoît Melançon, «Il n’y a jamais eu de bon vieux temps», le Pied (journal de l’Association des étudiants du Département des littérature de langue française de l’Université de Montréal), 2012, p. 53-54.

ORCID logo Identifiant ORCID : orcid.org/0000-0003-3637-3135


Le passé est un continent aux contours flous, parfois inquiétants.

On y rencontre des jeunes hommes à la chevelure apparemment intacte. Ils auraient monté des cinéclubs («Ciné-Ben», colportait la rumeur) : on les aurait vus se promener avec de grosses bobines de films sous le bras, bardées d’étiquettes rappelant des endroits exotiques, India Song ou À Saint-Henri le cinq septembre. Ils auraient écrit dans des publications au nom depuis longtemps oublié : la Feuille de chou, dont on croit se souvenir qu’elle aurait reçu son titre par antiphrase; Péritexte, comme si les entours du texte se suffisaient à eux-mêmes (ils y auraient signé un texte certainement prémonitoire, «Le lendemain de la veille»); le Nouveau Quartier latin, qui, ainsi que son nom l’indique, n’a rien à voir avec ce quartier; Continuum, autre signe de paradoxale continuité, avant sa disparition («Un monstre, son identité, son destin : l’Incroyable Hulk», était-ce vraiment d’eux ?). Ils auraient organisé des danses, dont l’une, semble-t-il, sous le signe de la couleur rose (c’était au temps jadis de la Vie en prose, de Yolande Villemaire). Ils auraient trempé dans la mise sur pied de voyages, dits «culturels», à New York. Ils fréquentaient le Café campus, le seul, le vrai, pas l’ersatz de la rue Prince-Arthur : ils y mangeaient le midi, et ils y finissaient quelques nuits. Cela, au moins, est sûr.

Puis le temps passe.

Les jeunes hommes ont la chevelure moins intacte. Les bobines de films ont été remplacées par la vidéo, puis par le numérique. Ils n’y écrivent plus, mais ils lisent à l’occasion le Quartier (devenu) libre, auquel collaborent de jeunes personnes qu’ils ont vues au berceau, littéralement. Histoire de se croire ingambes malgré tout, il leur arrive de confier leur prose grisonnante à une revue intitulée le Pied. Gaillards ou pas, ils ont arrêté de danser et ils évitent, autant que faire se peut, la rue Prince-Arthur.

Ils sont aujourd’hui de l’autre côté.

Leurs professeurs sont partis les uns après les autres, et les jeunes hommes ont pris leur place, tantôt en ressassant les mêmes sempiternelles questions qu’eux, tantôt en essayant de les renouveler. Ces hommes, de moins en moins jeunes, quand ils croisent leurs vieux professeurs, ne savent pas toujours quoi leur dire : tout a changé, tout est pareil. Ils enseignent désormais aux enfants de leurs amis, eux aussi devenus professeurs. Dans des murs qui n’ont pas bougé, ils vieillissent entourés des noms propres de leur jeunesse.

Les continents dérivent. Leur mouvement est parfois imperceptible.


Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon

Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’;utilisation commerciale 4.0 international.