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André Brochu, la Visée critique. Essais autobiographiques et littéraires, 1988, couverture

Benoît Melançon, «L’eau du bain : la Visée critique. Essais autobiographiques et littéraires / André Brochu», Spirale, 81, septembre 1988, p. 9.

La Visée critique. Essais autobiographiques et littéraires d’André Brochu, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1988, 249 p.

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À trois reprises au moins dans les textes de la Visée critique André Brochu utilise l’expression «ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain». Le souci de retenue qu’implique cette figure de style, Brochu ne cesse de le faire sien dans ces vingt Essais autobiographiques et littéraires publiés, pour la plupart, entre 1974 et 1987. Il n’est certes pas question pour lui de prêcher le juste milieu en tout, voire un éclectisme de bon goût se situant en deça de la réflexion. Qu’il s’agisse de la situation de l’enseignement, le littéraire mais aussi le général, de l’importation des modes critiques ou de l’avenir politique du Québec, Brochu refuse en fait la simplification de la pensée qu’entraînent les ruptures non discriminantes. Critique et écrivain, Brochu prend son bien là où il se trouve, en l’adaptant toujours à sa démarche de critique littéraire québécois. «Le cosmopolitisme, croit-il, c’est-à-dire une lecture qui ferait abstraction de la perspective, du point de vue culturel national, est un leurre, et pas seulement quand il s’agit de la lecture de sa propre littérature, mais aussi de l’ensemble des littératures du monde». Parlant de littérature française ou québécoise, avec des outils forgés ici ou empruntés ailleurs, Brochu parle toujours du Québec, au Québec : l’œuvre est forme et sens, elle «existe sur le mode du nous, non d’un objet sans conscience et sans contexte». Le critique doit lire cette forme pour en écrire le sens.

En répartissant les textes du recueil en quatre sections, Brochu a tout à la fois donné une cohérence à des écrits ponctuels et guidé la lecture que l’on fera d’eux. Les «Autobiographies» initiales marquent quelques temps forts de son itinéraire intellectuel : l’enfance à Saint-Eustache, les premières expériences d’enseignement du critique prodige, les études de doctorat à Paris. Les livres sont dès l’origine au centre de l’existence, livres lus ou livres écrits — mais Brochu parle surtout de son roman Adéodat I (1973) et de sa thèse sur Hugo (1974), presque jamais de son activité de poète. Les textes de «Circonstances» de la deuxième partie sont des textes politiques qui feront peut-être sourire par leur rhétorique datée (ils ont été écrits entre 1974 et 1977), mais qui sont tout à fait conséquents avec la réflexion de Brochu sur les enjeux politiques et culturels des vingt-cinq dernières années au Québec. L’inclusion dans cette partie d’un texte plus récent (1984) sur l’enseignement de la littérature au Québec n’est pas innocente; les solutions à ce problème sont d’abord et avant tout politiques. Qu’est-ce que la critique ? se demande ensuite Brochu. Comment peut-elle être, elle aussi, littérature ? S’il répond de façon générale dans des textes de «Positions», c’est pour mieux introduire aux «Lectures» finales; les textes sur la littérature de masse, sur les écrivains des années cinquante, sur Gabrielle Roy (quatre textes) ou sur «Menaud today» sont la précise démonstration de ses thèses critiques, thèses qui ne cessent d’évoluer, comme le montrerait la comparaison des textes parus ici avec ceux retenus dans l’Instance critique (1974).

«Je n’ai jamais vécu que pour écrire» : cette volonté détermine toute l’activité d’André Brochu. Le critique fait œuvre d’écrivain, il est «poète d’idées», «il doit écrire pour comprendre», être une «oreille écrivante», souscrire à la «mystique de l’œuvre». Loin des «terreurs instituées» et autres «obscurantismes», le critique, que Brochu oppose de façon trop schématique au chercheur, doit décrire, donc reconstruire pour lui-même, l’œuvre étudiée afin de l’interpréter. La dimension technique de ce travail n’effraie pas Brochu, son recours à Greimas, Genette, Richard ou au Groupe µ le montre assez. Il ne s’agit ni de coller des grilles critiques importées sur les textes d’ici, ni d’inféoder le critique au discours scientiste, mais de prendre là où elles se trouvent les méthodes qui permettent de faire avancer notre savoir sur le monde et de les présenter au lecteur dans le «langage de l’évidence». Le choix même du vocabulaire indique la volonté de vulgarisation de Brochu : qu’importe le côté suranné de l’opposition entre la «vraie littérature» et la «littérature niaiseuse pour les masses» si elle est plus une façon de délimiter un objet qu’un plat jugement de valeur subjectif ? De même qu’en politique le Québec devra trouver son mode d’inscription historique à partir des expériences des autres et des siennes propres, sa critique devra faire sien tout ce qui peut la nourrir (vocabulaire, concepts, méthodes). Pour cesser d’être de passifs consommateurs et devenir des producteurs, les Québécois doivent laisser à l’activité critique toute sa plasticité. Ne rien rejeter a priori, mais ne rien accepter béatement non plus; penser avec mais aussi contre les autres : c’est cela ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain.


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