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Luc Bureau, Entre l’Éden et l’utopie. Les fondements imaginaires de l’espace québécois, 1984, couverture

Benoît Melançon, «Le jardin d’Ubu : Entre l’Éden et l’Utopie / Luc Bureau», Spirale, 84, décembre 1988, p. 15.

Entre l’Éden et l’utopie. Les fondements imaginaires de l’espace québécois de Luc Bureau, Montréal, Québec/Amérique, coll. «Dossiers Documents», 1984, 235 p.

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Il y a deux livres dans Entre l’Éden et l’Utopie, l’essai que consacre le géographe Luc Bureau aux «fondements imaginaires de l’espace québécois». Dans le premier, qui constitue la plus grande partie de l’ouvrage, Bureau définit en les opposant les types d’aménagement que sont l’Éden et l’Utopie, puis relit l’histoire de l’occupation du sol québécois à la lumière de ces deux «constructions chimériques». Dans le second, une trentaine de pages, il pourfend sous forme de satire les activités du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec durant les années soixante. Malgré les liens thématiques entre ces deux parties, le lecteur a l’impression d’une brisure : pourquoi cet emportement après l’analyse minutieuse ?

Cité idéale et Âge d’or

L’être humain a toujours rêvé d’une Cité idéale, il en tracé le plan et imaginé le fonctionnement, il en a même parfois tenté la réalisation. Elle n’a pourtant jamais été construite, n’a jamais pris forme, «puisque alors il ne la reconnaîtrait pas». Les discours que ce rêve a entraînés n’en ont pas cessé pour autant, de Platon à Zamiatine, d’Aristote à Rousseau, chez les poètes romains, Thomas More, Rabelais, Swift, Gœthe, Thoreau, Orwell et les autres. Ce sont ces discours que Bureau étudie. D’un côté, les édénistes se réclament d’un ordre supposé naturel (mais l’auteur démontre à juste titre le refus de la nature inculte qui sous-tend ce discours); de l’autre, les utopistes affichent triomphalement leur rationalisme.

L’Utopie est le royaume de la culture, de la raison abstraite, de l’organisation logique, de l’angle droit : «La standardisation, la ségrégation et la transparence» en sont les trois postulats «irréductibles». À l’opposé de cette «stratégie d’aliénation de l’homme et de l’espace», Bureau définit l’Éden comme réponse à l’enfer que serait la Ville : «La contrepartie du paradis céleste est assurément la campagne, le paradis terrestre, que l’homme a pour mission de protéger envers et contre tous». Pour l’utopiste, l’organisation l’emporte sur l’organique, le préconçu sur le spontané, le concept sur l’objet. Lui et l’édéniste refusent le temps : l’Age d’or est situé soit demain, soit hier, jamais aujourd’hui. De la même façon, tous les deux préfèrent le rêve (la «substitution») à la réalité, comme le montre l’auteur au sujet du travail, de l’école, de l’économie, du pouvoir, des milieux de vie.

L’occupation de l’Amérique française

Découvrant l’Amérique, les explorateurs européens veulent appliquer sur ses espaces vierges le modèle utopique en vogue à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Ce modèle, Bureau le qualifie de «faustien», car «toutes les aspirations et les vanités des Temps modernes sont contenues dans Faust : soif de connaissance, foi en la raison humaine, volonté de puissance, prétention à la domination de la nature, confiance en l’individu et culte du progrès». Le développement de la Nouvelle-France sera donc dicté par un modèle tout à fait étranger à ses réalités géographiques : terrain d’expérimentation, la Nouvelle-France est, dans les faits, un «non-lieu». Jusqu’en 1760 son aménagement se résume à deux éléments : «conquête riveraine» et «ordre géométrique». Utilisant certains récits de voyage, Bureau nous fait suivre le trajet de ce développement, depuis Louisbourg, «la plus extravagante cité utopique d’Amérique», jusqu’à la Nouvelle-Orléans, en passant par Québec, Trois-Rivières et Montréal. Contrairement à ce que pensent les historiens (Groulx) et les sociologues (Rioux) traditionnels, ce n’est pas la géographie qui aurait régi l’occupation du sol, mais une carte préexistant à l’idée même de la Nouvelle-France.

Après la Conquête, on assiste à la naissance d’un «mythe de la territorialité» fondé non plus sur l’empire de l’eau, mais sur l’empire du sol : dès lors, «la territorialité précède l’être». Bureau parle ici de «mythe d’Antée» en référence au géant de l’Antiquité qui tirait sa force de son contact avec le sol. Pour l’histoire littéraire, ce repli, postérieur à la Conquête, se traduirait par le roman du terroir, conception que met en doute Bureau. Selon lui, la fréquence des noms de lieux dans Maria Chapdelaine et les Anciens Canadiens montrerait que la complète fermeture des Québécois au monde jusqu’en 1950 est un mythe. D’après l’analyse statistique, il n’y aurait pas un «roman de la terre» (paternelle) mais une «roman de la Terre». Bureau ne croit pas plus à une territorialité «organique, enveloppante, quasi incestueuse» qu’au «sens irréductible de l’histoire». Le paradis terrestre aurait été ouvert au monde.

Depuis 1960, retour en force de l’Utopie, comme le montre Bureau dans son caustique «Récit de voyage en Ubécoisie». Terre d’élection des technocrates planificateurs issus des sciences sociales, cette Utopie en Québécoisie est, par plus d’un aspect, ubuesque. À coups de «Guide de voyage» et de «Petit catéchisme», Bureau montre «Comment l’Ubécoisie fut programmée pour être heureuse», principalement par la «discipline du sol». Le jardin, ce symbole de la pensée utopiste, est laissé aux mains du «Grand Réformateur». Le Bureau d’aménagement de l’Est ubécois crée le jardin d’Ubu. Le ton est ici plus qu’assuré — à la limite du pamphlet : c’est le deuxième livre de Bureau.

Géographe et essayiste

La pensée de Bureau a de quoi séduire. Contre l’intolérance, le dirigisme, la fuite dans le rêve, la reproduction sans création et la «veine lyrique», il plaide pour le droit à la différence, le refus de la soumission, la «confrontation avec le réel», bref pour la liberté de ce qui est vivant, de ce qui est fait «de désordre et de confusion, d’erreurs et de tâtonnements». De plus, ce qui aurait pu être une banale défense de l’individu aliéné est soutenu par une vaste érudition, la clarté dans l’exposition et l’ironie de l’auteur. L’analyse du géographe est réécrite par l’essayiste.

Pourtant, Entre l’Éden et l’Utopie n’emporte pas tout à fait l’adhésion. À trop vouloir classer, à relire l’histoire de l’occupation du sol québécois en perspective cavalière et à écrire en même temps une analyse minutieuse et un quasi-pamphlet, Bureau en fait trop et trop peu. On aurait voulu que les nuances qu’il apporte au traitement de idées de nature et de temps soient appliquées à l’ensemble du texte : les deux livres de Bureau ne se rejoignent pas. La leçon de scepticisme devant les lectures non dialectiques de l’histoire se mêle mal à l’analyse de l’aménagement. Par ailleurs, Bureau ne répond pas à un certain nombre de questions essentielles : pourquoi l’Utopie ? Pourquoi l’Éden ? Dans quel(s) contexte(s) ces idéologies ont-elles été énoncées ? On peut également se demander si la seule analyse statistique permet vraiment de mettre en doute l’existence du roman terroiriste : il faudrait voir comment on parle de l’étranger, pas seulement combien de fois on en parle. S’il avait abordé ces questions, l’auteur aurait pu compléter sa stimulante relecture de l’histoire québécoise et mieux asseoir ses conclusions sur la faillite des deux modèles d’aménagement qu’il étudie. Le lecteur aurait alors accepté plus facilement de s’éloigner des «plages consolatrices de la contre-réalité» et «d’empoigner le réel pour le comprendre». Ce qui, reconnaissons-le, n’est pas un mince programme.


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