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Benoît Melançon, trois contributions au dossier «Enquête
sur la réception de Candide. Coordonnée par André Magnan»,
Cahiers Voltaire, 3, 2004, p. 207-209, p. 221-222 et p. 222-224.
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1791 : Dantal / Frédéric II (p. 207-209)
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«[ ] Le roi [Frédéric II] choisissait lui-même les livres qu’il se faisait lire et je vis bientôt que la lecture des anciens était sa lecture favorite. Aussi s’en occupait-il toujours pendant les longues soirées d’hiver, à moins qu’une indisposition ne l’en détournât pour choisir un autre livre qui, en fatiguant moins son esprit, pût le récréer davantage. C’est ainsi qu’il se fit lire le Taureau blanc de Voltaire un jour qu’une violente fièvre le tenait alité [21 mars 1785], la critique de Mérope dans un temps où il souffrait des maux cruels de tête [21 novembre 1784], et plusieurs fois Candide pendant les douleurs de sa goutte [23 mars 1785 ?]. Malgré toutes ses souffrances, il ne perdait jamais l’attention à la lecture et de crainte que ses maladies ne portassent quelque atteinte à sa mémoire, il ne cessait de l’exercer en me répétant une partie de ce qu’il avait entendu lire le jour précédent ou en m’indiquant la page du livre qu’il m’avait demandée avant que je le misse de côté.
Dans le temps des revues où ses voyages ne lui permettaient guère de commencer de grands ouvrages, pour ne pas être dans le cas d’interrompre souvent une lecture intéressante, il choisissait d’autres livres. C’est alors qu’il prit les comédies de Molière [17 mai-21 juin 1785], les dialogues de Lucien [22 juin-5 juillet 1785] et même Candide fut repris [6-8 septembre 1785]. Par là et par les différentes marques qui se trouvaient dans ces livres, j’eus l’occasion d’observer que le roi les avait lus et relus plus d’une fois, mais surtout les ouvrages des anciens auteurs [ ]» (p. 33).
«[ ] Le jour suivant [23 mars 1785], le roi se trouva mieux et je lui lus [ ] Candide par Voltaire qui mit le roi de très bonne humeur [ ]» (p. 35).
«[ ] Le 23 mars [1785] mercredi depuis 4 heures jusqu’à 6 heures, Candide. [ ]» (p. 54).
«[ ] Le 6 septembre [1785] mardi depuis 5 heures jusqu’à 7 heures, Candide jusqu’à l’endroit où il arrive à Eldorado et fait sa cour au roi.
Le 7 septembre mercredi depuis 5 heures jusqu’à 6 heures 3/4, fin de la première partie de Candide.
Le 8 septembre jeudi depuis 4 heures 3/4 jusqu’à 5 heures 1/2, j’ai commencé la seconde partie sans l’achever [ ]» (p. 62).
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Les délassements littéraires ou heures de lecture de Frédéric II[.] Par C. Dantal ci-devant son lecteur et actuellement professeur de langue française à l’académie des ingénieurs de Postdam[.] À Berlin, chez Frédéric Franke vis-à-vis du Château[.] 1792; cités d’après Françoise Waquet, le Prince et son lecteur. Avec l’édition de Charles Dantal, «Les délassements littéraires ou heures de lecture de Frédéric II», Paris, Honoré Champion, coll. «Histoire du livre et des bibliothèques», 2, 2000, 80 p.
Charles Dantal fut le dernier lecteur de Frédéric II. En 1791 (en allemand), puis en 1792 (en français), il publie son «journal» des quarante-deux lectures de son prestigieux employeur entre le 16 novembre 1784 et le 30 juillet 1786. Parmi elles, des uvres de Voltaire, et notamment Candide.
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Pourquoi Frédéric II, qui a une préférence pour les anciens, se met-il parfois aux modernes ? Pour oublier une «indisposition» (pour en guérir ?) fièvre, mal de tête, goutte et éviter de fatiguer «son esprit». Pour garder sa mémoire intacte, malgré ses «souffrances» et ses «maladies» : «il ne cessait de l’exercer en me répétant une partie de ce qu’il avait entendu lire le jour précédent ou en m’indiquant la page du livre qu’il m’avait demandée avant que je le misse de côté». Il y a aussi le manque de temps : «ses voyages ne lui permettaient guère de commencer de grands ouvrages». (Dans ces cas-là, il lui arrive de lire aussi bien des anciens que des modernes.)
Il n’est pas un lecteur / auditeur passif. Il choisit lui-même ce qu’on lui lira à haute voix : le soir, en son château, «pendant les longues soirées d’hiver», ce seront, sauf «indisposition», les «anciens auteurs»; pendant ses «revues», il y aura d’«autres livres», déjà classiques (Lucien) ou pas (Molière, Voltaire). Il annote les livres qu’il lit («les différentes marques qui se trouvaient dans ces livres»), silencieusement ou à haute voix (p. 45). Il aime relire, et pas seulement les anciens : «j’eus l’occasion d’observer que le roi les [les comédies de Molière, Candide] avait lus et relus plus d’une fois». Dantal marque de l’étonnement devant certaine préférence de Frédéric, ou du moins attire l’attention de son lecteur sur elle : «et même Candide fut repris». L’uvre n’est cependant pas toujours lue au complet : le 23 mars 1785, on y consacre deux heures (p. 54); en septembre, il faudra compter deux séances un peu plus de dix-sept chapitres en 120 minutes; un peu moins de treize en 105 minutes (p. 62).
Candide remède ? Candide délassement de voyage ? Certes, mais aussi uvre reprise «plusieurs fois», et depuis longtemps. Comme le rappelle François Waquet dans son «Introduction», «Frédéric II l’avait lu à plusieurs reprises en 1759; il le tenait d’ailleurs pour le seul roman qu’on peut lire et relire, tout en le jugeant indécent et de préciser : quelle image qu’on est bien plus heureux quand on a été violé» (p. 18). Vingt-six ans plus tard, la lecture du conte le met toujours «de très bonne humeur». Il y a de plus tristes fidélités.
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Frédéric II avait au moins deux éditions de Candide (p. 35 n. 18) : Genève, 1761, 1 vol. in-8 (à Sans-Souci); nouvelle édition, 1775, 1 vol. in-8 (à Postdam). Leur présence est attestée par Bogdan Krieger, Friedrich der Große und seine Bücher, Berlin, Giesecke und Devrient, 1914, viii/181 p. Ill.
Ses jugements sur Candide cités ci-dessus «le seul roman qu’on peut lire et relire», «indécent», «quelle image qu’on est bien plus heureux quand on a été violé» (p. 18) sont tirés de Unterhaltungen mit Friedrich dem Grossen, Memoiren und Tagebücher von Heinrich de Catt, herausgegeben von Reinhold Koser, Leipzig, S. Hirzel, 1884, xxxii/504 p., p. 231 et 433 (Françoise Waquet, «Introduction», p. 18 n. 32).
Qu’est-ce que cette «seconde partie» de Candide (p. 62) ? «[C]ette Seconde partie de Candide, publiée en 1761 et plusieurs fois réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, voire dans une édition de ses uvres, comme sortie de sa plume, n’était point de lui. On se plaît à penser que, dans sa familiarité avec la prose voltairienne, Frédéric II aurait perçu la différence» (Françoise Waquet, «Introduction», p. 18). Le titre exact est le suivant : Candide ou l’Optimisme, traduit de l’allemand de M. le docteur Ralph, Seconde partie. L’identité de l’auteur est discutée : Thorel de Campigneulles ? Du Laurens ? L’ouvrage, qui parut en réalité en 1760, connut neuf éditions entre 1761 et 1778. On peut en lire commodément le texte intégral à la suite de Candide dans l’édition procurée par Jean Goldzink chez Magnard en 1985, p. 315-366. Comme trace de la première réception de Candide, il appelle un traitement spécifique dans l’enquête en cours.
1992-1995 : Mike Tyson (p. 221-222)
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«[ ] When the boxer Mike Tyson was not long into his six-year prison sentence for rape, he let it be known that he had entered into intensive moral rehabilitation mode. This involved finding God, which is traditional enough, but he also let it be known that it involved finding books.
He told interviewers that he was reading Machiavelli (He wrote about the world we live in, the way it really is, without all the bullshit), Voltaire (I loved Candide. Voltaire himself, he was something of a man) and Hemingway : I’m reading this thing about Hemingway, and he says he doesn’t ever want to fight 10 rounds with Tolstoy. So I say, hey, I better check out this guy Tolstoy ! I did, too. It was hard. I sat there with the dictionary. Mike Tyson was not made to serve his full six-year term. [ ]»
[«[ ] Au début de sa peine de six ans de prison pour viol, le boxeur Mike Tyson a fait savoir qu’il entreprenait une réhabilitation morale intense. Cela supposait la découverte de Dieu, ce qui est assez commun, mais il a aussi fait savoir que cela supposait la découverte de livres.
Il a déclaré en entrevue qu’il était en train de lire Machiavel (Il a écrit sur le monde dans lequel nous vivons, sur ce qu’il est réellement, pas de conneries), Voltaire (J’ai beaucoup aimé Candide. Voltaire, lui, c’était quelqu’un) et Hemingway : Je suis en train de lire un truc au sujet d’Hemingway, et il déclare qu’il ne voudrait jamais avoir à faire un dix rounds contre Tolstoï. Alors, je me dis que j’ai intérêt à aller voir ce Tolstoï ! Je l’ai fait. Ç’a été dur. Je me suis assis avec mon dictionnaire. Mike Tyson n’a pas purgé toute sa peine de six ans. [ ]»]
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Aitkenhead, Decca, «Can you judge a general by his covers ?», The Guardian, 19 janvier 1999. Dans Internet : <https://www.theguardian.com/world/1999/jan/19/pinochet.chile3>.
Pour le viol de Desiree Washington, le boxeur américain Mike Tyson, né en 1966, est condamné à six ans de détention en 1992; il purgera la moitié de cette peine. Pendant son séjour en prison, il affirme avoir découvert quelques classiques : Machiavel, Hemingway, Tolstoï et Voltaire.
Le fait est rapporté par The Guardian dans un texte portant sur Augusto Pinochet. En effet, la journaliste Decca Aitkenhead consacre un article, le 19 janvier 1999, à interpréter les lectures du dictateur chilien à partir des titres qu’elle parvient à déchiffrer derrière lui sur une de ses photos officielles. (Lesdites lectures sont essentiellement militaires, avec une forte dominante napoléonienne.) Le titre de son article («Can you judge a general by his covers ?») reprend, sur le mode interrogatif, une expression idiomatique anglaise («You can’t judge a book by its cover»). Dans le cadre de sa démonstration, elle convoque, parmi d’autres (le tueur en série Jeffrey Dahmer, l’ex-Spice Girl Geri Halliwell, Tony Blair), l’exemple des lectures carcérales de Mike Tyson.
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Aucune source n’étant donnée (il n’est question que d’«interviewers») et aucun jugement esthétique n’étant porté sur le conte philosophique par le principal intéressé, il est impossible de savoir ce que Tyson pense de Candide. De même, la corrélation entre la découverte des classiques et sa sortie de prison avant terme, implicite dans la dernière phrase citée, ne va pas de soi. En revanche, son appréciation de Voltaire («he was something of a man») paraît s’inscrire dans une conception à la fois réaliste et virile de la lecture : Machiavel voit le monde comme il est, Hemingway a recours à une image sportive, lire Tolstoï est une épreuve, Voltaire est un homme un «vrai», serait-on tenté d’ajouter. Tyson aurait-il surtout apprécié les récits de batailles militaires de Candide (ch. III) ? Se souviendrait-il du combat à l’épée entre Candide et l’Israélite (ch. XIX), puis entre lui et son (futur) beau-frère (ch. XV) ? Aurait-il un penchant pour le récit de la vieille à qui on a découpé une fesse pour nourrir les assiégés d’«un petit fort sur les Palus-Méotides» (ch. XII), ou pour celui des singes mordant les fesses de «deux filles toutes nues» dans le pays des anthropophages oreillons (ch. XVI), lui qui n’a pas hésité un jour de 1997 à arracher l’oreille d’un adversaire, Evander Holyfield, avec ses dents, avant, cinq ans plus tard, d’en mordre un second, Lennox Lewis ? Trouverait-il matière à cogitation dans les récits de viol qui ponctuent le conte (ch. IV, VIII, XII, etc.) ? Une chose est sûre : on le voit mal rêver de cultiver son jardin.
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David Remnick évoquait déjà en 1997 les lectures du boxeur américain, surnommé «Kid Dynamite» : le Coran, Machiavel, Dumas, des biographies de gangster (Meyer Lansky, Bugsy Siegel), «beaucoup de littérature communiste» («a lot of Communist literature»). Voltaire y était aussi, mais il n’était pas précisé alors que Candide avait été à son programme. Voir «The Sporting Scene. Kid Dynamite Blows Up», The New Yorker, 73, 19, 14 juillet 1997, p. 46-59, p. 46. Dans Internet : <https://www.newyorker.com/magazine/1997/07/14/mike-tyson-kid-dynamite-blows-up>.
1998 : Candide au pays des libéraux (p. 222-224)
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Candide au pays des libéraux
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Gerondeau, Christian, Candide au pays des libéraux, Paris, Albin Michel, 1998, 310 p.
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Le titre de l’étude économique que publie Christian Gerondeau en 1998 laisse présager une utilisation claire du conte philosophique de Voltaire. Les choses sont un peu plus complexes.
Voltaire n’est jamais nommé dans l’ouvrage, alors que le sont Descartes, les physiocrates, Malthus, Jarry (Ubu n’est pas loin), Robert Reich (un des conseillers économiques de Bill Clinton), Viviane Forrester (pour l’Horreur économique) et, surtout, Frédéric Bastiat, économiste du XIXe siècle à qui l’étude est dédiée («À Frédéric Bastiat, qui mena le même combat»). En outre, il n’est jamais question expressément de l’uvre de Voltaire, et donc jamais de Candide. Au-delà du vernis culturel que le Candide du titre apporte à son auteur, à quoi le conte peut-il lui être utile ?
Malgré ses affirmations, Christian Gerondeau n’est jamais candide; on aurait tort de chercher de ce côté-là. Lui qui prétend «jouer le rôle du candide» (p. 32) s’avance toujours accompagné de connaissances diverses, armé de statistiques, bardé de rapports des plus hautes instances. S’il a bel et bien voulu «s’efforcer de poser les vraies questions, qui sont en général les plus simples, puis de mettre en évidence, à partir des réponses obtenues, les conclusions qui s’imposent» (p. 32), on ne voit pas comment le «bon Westphalien» (ch. IX), toujours incapable de tirer «les conclusions qui s’imposent», a pu lui fournir quelque secours.
À la limite, il vaudrait mieux rapprocher l’auteur de Pangloss que de Candide : Gerondeau détient la vérité (il ne cesse de répéter le mot). Vous dit-on que les États-Unis de Ronald Reagan et la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher sont des empires néolibéraux, voire ultralibéraux ? C’est faux. Il n’y a dans ce discours que «préjugés», «apparences», «caricature» (p. 31, 161, 204), «contre vérité» (p. 129, 136, 161), «clichés» (p. 206), «diabolisation» (p. 44), mauvaise foi » (p. 118), «pensée unique» (p. 124), «dogmatisme» (p. 202, 205), «désinformation massive et organisée» (quatrième de couverture). Les «experts» mentent, car ils cèdent à l’«idéologie». Les «faits» existent, mais on ne veut pas les entendre. Il y a trop d’idées «reçues», «préconçues», «fausses», «erronée». Il faut revenir au «bon sens» (p. 96, 156) et à l’«esprit critique» (p. 109); cela est d’autant plus vrai que le meilleur des mondes possibles existe : c’est le régime économique anglo-saxon.
Parti en mission à la demande de Bernard Pons, alors ministre de l’Équipement (voir la lettre de mission, reproduite p. 313), l’auteur, ingénieur de formation et haut fonctionnaire de son état, lui qui se méfie pourtant de tous les excès (p. 22), a trouvé son Eldorado. Ce lieu de tous les bonheurs économiques, les États-Unis et la Grande-Bretagne, ce pays des libéraux, lui permet de faire une critique en règle de la France en matière de gestion du transport, du système de santé, des retraites, de l’éducation, de la pauvreté («il y a moins d’inégalités aux États-Unis qu’en Europe», p. 136; «la grande pauvreté a largement disparu outre-Atlantique», p. 180). L’«enjeu» du livre est donc hexagonal : «l’avenir de notre jeunesse et de notre pays» (p. 45). Aux maux de la France, à son «retard» (p. 278), quelques remèdes : le «management moderne» (p. 277), la diminution du nombre de fonctionnaires et, d’abord et avant tout, le travail. Cultiver son jardin ? L’auteur ne va pas jusque-là. (On notera au passage une attaque contre les grandes écoles, et notamment contre l’École nationale d’administration, jugée trop «littéraire» [p. 300-301].)
Cette critique repose sur une prémisse : le libéralisme économique, cette invention des Lumières, c’est l’optimisme, cet optimisme si rare en France, voire en Europe, cet optimisme si prégnant chez les Anglo-Saxons. Optimiste Christian Gerondeau est, optimiste il restera, malgré les interventions de l’État dans l’économie, la lenteur des privatisations, le «pessimisme» français que prouvent les sondages (p. 40-41), les «guerres de religion» entre socialisme et libéralisme (p. 306-308) : «la loi du marché finit toujours par l’emporter» (p. 20), si l’on en respecte les «règles normales» (p. 76); alors régnera le «prospérisme », selon le néologisme proposé en conclusion (p. 306).
Voltaire aurait été bien étonné de se trouver ainsi aux côtés d’un auteur sans la moindre ironie. Libéral, Voltaire ? En partie, seulement : sur le plan économique, s’il loue les vertus du commerce, sans en minimiser la face obscure (guerre, colonisation, etc.), il ne s’est jamais départi du paternalisme propre aux gens de sa condition sociale. Pourfendeur de préjugés ? Certes, mais sans tomber dans la croyance en une pensée critique parfaitement efficace, elle-même à l’abri du préjugé. Optimiste ? On peut le croire, mais cela suppose une lecture bien réductrice de son uvre, et de Candide au premier chef. On s’est beaucoup réclamé de Voltaire à gauche; à droite, ce n’est pas plus brillant.
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