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Benoît Melançon, «Lire la sédition ? : Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle / Robert Darnton», Spirale, 112, février 1992, p. 8. Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle de Robert Darnton, Paris, Gallimard, coll. «NRF Essais», 1991, 278 p.
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Dans l’«Avant-propos» de son recueil intitulé les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle (Fayard, 1988), Daniel Roche proposait, à partir de son propre cheminement, une réflexion sur le passage de l’histoire sociale à celle des cultures. Des influences étaient indiquées, des dettes reconnues, des amitiés évoquées. Parmi celles-ci, figuraient les noms de Roger Chartier et de Robert Darnton : «Tous les deux sont [ ] des historiens du livre, car ils en font le centre de leur recherche en liant l’étude des textes, celle des objets matériels et des usages qu’ils engendrent dans la société.» Chartier et Darnton n’ont pas seulement en commun le fait de pratiquer la même discipline que Roche et d’en être les amis : ils tentent tous deux de répondre à la question que se posait l’historien Daniel Mornet en 1910 : «que lisaient les Français au XVIIIe siècle ?», mais en reconnaissant du même souffle qu’il est beaucoup plus difficile de savoir comment lisaient ces Français. Roger Chartier a fait porter ses recherches récentes sur les Origines culturelles de la Révolution française (Seuil, 1990). Robert Darnton, lui, a continué de s’intéresser au seul domaine de l’imprimé et il vient de décrire et d’analyser l’Univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle.
Que lisait-on avant 1789 ?
Ceux qui ont lu les travaux antérieurs de Darnton (particulièrement l’Aventure de l’Encyclopédie. Un best-seller au siècle des Lumières, Perrin, 1982) reconnaîtront leur prolongement dans Édition et sédition : il y a en effet plus de vingt-cinq ans que le chercheur américain dépouille et interprète les archives de la Société typographique de Neuchâtel (STN). Non seulement ces archives sont-elles imposantes matériellement (plus de 50 000 lettres commerciales conservées, en plus des livres de comptes), mais elles ont l’immense intérêt de constituer les seules archives éditoriales complètes pour le XVIIIe siècle : aucune autre maison d’édition de l’époque n’a conservé ses documents, soit par manque d’intérêt soit par crainte de représailles en cas de saisie. Cette source d’information est donc éminemment précieuse, et Robert Darnton en exploite toutes les richesses pour découvrir, plutôt que les partis pris des libraires, les demandes du public. L’appât du gain importe plus aux vendeurs que leurs propres convictions.
Darnton pose d’abord les balises de la terra incognita du «livre philosophique» de 1769 à 1789 : il recense 720 ouvrages, qui ne sont généralement pas retenus dans les manuels d’histoire littéraire. Il travaille surtout à partir des archives de la STN, mais, par souci de rigueur (il y a ici une belle leçon de méthodologie), il a également fondé sa recherche sur les livres d’écrou de la Bastille, les relevés de saisies par la douane et la police, les catalogues d’autres libraires. Grâce à la comparaison de ces renseignements, les idées reçues sur la censure, par exemple, sont nuancées, voire battues en brèche.
L’auteur s’attache ensuite à explorer les moindres facettes du réseau «capillaire» de la distribution du livre dans l’Europe du XVIIIe siècle (Roche parlait pour sa part des «pores de la clandestinité»); il ne s’intéresse précisément qu’au commerce en France, mais plusieurs des plus importants libraires de l’époque, dont la STN, tiennent boutique hors des frontières hexagonales. Chacun des aspects de ce commerce est étudié par le biais du dépouillement des archives de la STN, mais aussi par le recours à la description des activités d’un artisan spécialisé dans cet aspect du commerce. Ces descriptions sont de véritables portraits (Darnton les définit comme des «arrêts sur image») : il fait ainsi revivre un agent littéraire, un commis envoyé par la STN «faire un immense tour de France littéraire en 1778», un colporteur, un boutiquier, un important libraire de province, un inspecteur de police (ce Joseph D’Hémery, chargé d’espionner les écrivains pour le compte du pouvoir royal, est une des sources les plus importantes d’information en ce qui concerne «les bas-fonds de la littérature»), etc. Cette méthode vise à remplir un des objectifs explicitement visés par Darnton : «reconstruire le monde des livres prohibés en lui restituant toute sa complexité humaine et son fragile équilibre économique». Dans le monde préindustriel où se meuvent les personnages du «récit» de Darnton, certaines valeurs individuelles (dont la confiance, que symbolise la signature) tiennent une place centrale, et le portrait aide à le montrer.
Édition et sédition se termine par des réflexions sur trois des best-sellers parmi les «mauvais livres». Thérèse philosophe (1748) est une uvre pornographique et anticléricale, dans laquelle philosophie et sexualité sont constamment liées («L’ouvrage s’achève sur [un] coïtus interruptus. La leçon est à la fois philosophique et démographique»). Livre clandestin le plus populaire du XVIIIe siècle, l’An deux mille quatre cent quarante, rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier, paru en 1771 puis constamment augmenté, relève de la littérature utopique : le Paris qu’il dépeint est directement tributaire du «rousseauisme moralisateur et pudique» de son auteur. Les Anecdotes sur Mme la comtesse Du Barry (1775), dues à la plume de Pidansat de Mairobert ou de Théveneau de Morande, mêlent libelle et chronique scandaleuse sous prétexte de faire l’histoire du règne de Louis XV; il s’agit en fait de «désacraliser la monarchie en s’attaquant à son appareil symbolique». On peut lire dans ces textes les principaux thèmes de la «librairie de l’ombre», ce qui est alors «illicite», «interdit», «tabou» : la critique de la religion et du pouvoir, le portrait de la déchéance des murs, la représentation de la sexualité, les commentaires sur l’actualité. Comme le disaient les édits royaux : «Sont prohibés tous livres qui blessent la religion, l’État, et les murs.» Si l’étude des uvres tient plus de la description-résumé et de l’analyse de contenu que de la critique textuelle, elle n’en est pas moins utile pour se faire une idée de ce qui faisait courir les acheteurs, et embastiller les libraires, à la fin de l’Ancien Régime.
Comment lire ?
Darnton ne cache pas que les renseignements qu’il présente (statistiques de vente, listes de titres et d’auteurs avec Voltaire en tête , tableau des titres par genre, cartes, etc.) ne permettent en aucune façon de préjuger de la lecture effective des uvres de la littérature prohibée ni de leur éventuel effet sur le déclenchement et le développement de la Révolution française. Les lecteurs sont les «grands absents» des archives de la STN : «Le circuit qui conduit de l’éditeur à l’acheteur est désormais connu car aisément reconstituable; à la chaîne qui conduit des affirmations d’un texte à leur reformulation, chez un lecteur éventuel ou dans la communauté d’un lectorat, en une vision plus globale des causalités qui gouvernent le cours des choses, il manque en revanche trop d’anneaux.» Ni positiviste ni déterministe, la démarche de Darnton mène à s’interroger sur l’usage des livres à une époque donnée, mais avec toute la prudence nécessaire lorsqu’il s’agit d’interpréter les attitudes culturelles du passé : pour les hommes des Lumières, «la Révolution dont nous savons, nous, qu’elle approchait n’est encore aucunement pensée ni pensable». La constitution d’une «sociologie rétrospective de la lecture» (Daniel Roche) est certes une entreprise difficile; des travaux comme ceux de Robert Darnton lui sont indispensables.
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