Site de Benoît Melançon / Publications numériques


Régis Debray, lees Masques, 1987, couverture

Benoît Melançon, «L’arme de la mémoire : les Masques / Régis Debray», Spirale, 78, avril 1988, p. 22.

Les Masques de Régis Debray, Paris, Gallimard, coll. «NRF», 1987, 284 p.

ORCID logo Identifiant ORCID : orcid.org/0000-0003-3637-3135


Des images de Régis Debray, chacun choisit la sienne : le guérillero aux côtés du Che, le prisonnier politique en Bolivie, le contempteur de la médiocratie, le chargé de mission élyséen. Le projet du dernier livre de Debray est justement de faire tomber ces Masques, de briser l’image publique en donnant au lecteur, devenu voyeur par la force de choses, prise directe sur l’intimité de son auteur. Plus de frontière entre le privé et le public : tel est le mot d’ordre de Debray.

Ce projet pourrait n’être que narcissisme. Pourtant le livre va au-delà de l’exhibitionnisme qu’on ne manquera pas d’y lire, car Debray démonte les mécanismes de la douleur et du mensonge pour remettre en question les fondements mêmes d’une vie : un mode de pensée, des valeurs, un rapport au monde et à soi. À l’origine, ce qui aurait pu n’être qu’une banale rupture amoureuse : trompé par la femme en qui il croyait, Debray sombre, essaie de s’agripper, rêve de recommencements pour ne trouver que déceptions et projets avortés — «un clairvoyant professionnel qui ne voyait plus le bout de son nez». Après avoir été trompé par l’autre (nommée, décrite, présente), c’est lui-même qui se trompe. Il faudra l’expérience du livre pour que la duperie cesse, que Debray mette bas les masques. La rupture enclenche la mémoire, oblige à un retour sur soi, crée les conditions d’une réflexion hors de son habituel lieu : la confession n’est ni autocritique ni mea culpa, elle est sortie de soi, «apprentissage». Debray a su éviter les règlements de compte — ou, plutôt, est parvenu à ne faire qu’une seule victime : lui-même. L’«arme de la mémoire», c’est vers lui que le mémorialiste la braque, à défaut d’une autre arme, plus meurtrière celle-là. Le «Tintin de la rue d’Ulm» en prend pour son grade.

Entre deux parties consacrées à la relation amoureuse, Debray déploie son itinéraire du premier voyage à Cuba à la diplomatie parisienne, avec un centre géographique et affectif : l’Amérique latine. Le lecteur avide de potins et portraits sera ravi à la lecture des chapitres médians du livre — que du beau linge : Castro, le Che, Althusser, Poulantzas, Allende, Jane Fonda, Joan Baez, Simone Signoret, François Mitterrand (dont le beau portrait rappelle celui de Serge July au début des Années Mitterrand). Et puis ces femmes, réduites à leur prénom, qui ont fait de Régis Debray l’homme public qu’il est devenu, qui ont tissé la «trame» soudant sa petite histoire à la grande : «il me semble quelquefois que la politique n’a jamais été pour moi que la continuation de l’amour par d’autres moyens». Le tout entrecoupé de réflexions sur la griserie et la vacuité du pouvoir, de retours sur ses ouvrages précédents et de rares révélations politiciennes. On s’étonnera — ou pas — d’apprendre que Debray se croit, à l’inverse de Mitterrand, une culture de droite («le Figaro en moi avait gagné») et un tempérament de gauche, ou qu’il se sent parfois près de Drieu La Rochelle. On ne sera pas surpris de découvrir un écrivain : l’essayiste et le philosophe, délestés de l’obligation du recours à la «raison raisonnante» comme de la «terreur de l’impudique», cèdent le pas à un mémorialiste au style concis. La moindre découverte de ces Masques n’est pas de donner à lire un Régis Debray libéré du poids de la rhétorique persuasive. Contrairement à ce qu’il laisse entendre, l’écrivain n’a pas laissé derrière lui sa «période d’homme de lettres»; au contraire, peut-être ne fait-elle que commencer.


Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon

Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’;utilisation commerciale 4.0 international.