Site de Benoît Melançon / Publications numériques
|
Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 48, 2022, p. 177-179. Sur les lettres déchirées et les lettres découpées.
|
«Si cette lettre vous déchire, rendez-le-lui»
Victor Hugo, Les Misérables, première partie,
troisième livre, neuvième chapitre, «Fin joyeuse de la joie».
Geste banal mais lourd de conséquences : déchirer les lettres reçues. S’y mêlent le refus de la trace et de la mémoire, et la violence imposée au corps de l’autre par l’entremise d’un objet choisi, touché, partagé. Souvenons-nous du milord Arundel de la quatrième partie de l’Histoire de miss Jenny (1764) de madame Riccoboni. Il «reçut une lettre; il la déchira soigneusement après l’avoir lue, même il en jeta les morceaux dans une pièce d’eau où nous regardions ensemble des cygnes qui s’y jouoient. Je vis de l’émotion sur son visage […].» Le choc est encore plus fort chez Paul Féval : «Lord Trevor prit la lettre et la déchira sans la lire. Jack recula comme si on l’eût frappé lui-même au visage» (Les Mystères de Londres, 1844, I, 30).
Il est possible d’aller plus loin dans le rejet. Dans Toutes les familles heureuses, Hervé Le Tellier raconte ce qu’il advint d’une lettre adressée à sa mère, «lettre qui se voulait de conciliation», alors qu’il avait vingt-deux ans : «Quelques jours plus tard, je reçus un courrier où je reconnus l’écriture de ma mère. L’enveloppe indiquait : “Monsieur Hervé Le Tellier”, ce qui m’étonna. À l’intérieur, il y avait une centaine de confettis de papier. C’était ma lettre, déchirée en petits morceaux.» Retour de l’expéditeur à l’expéditeur. «Je n’ai plus jamais écrit à ma mère» (éd. de 2021, p. 168-170).
Quand il s’agit de déchirer sa propre lettre, les interprétations peuvent être plus variées. Volonté de mieux dire, comme chez Gide : «Aujourd’hui, vraiment, je ne sais rien te dire : excuse mes vilaines phrases. Je t’avais écrit plus longuement et puis j’ai déchiré la lettre. Quand j'aurai retrouvé mon écritoire, je t’en enverrai de meilleures» (à Valéry, juillet 1891) ? Hésitation à entrer en communication, voire refus de se laisser prendre à l’échange ? Crainte de déplaire ? Incapacité à trouver les mots justes ? Changement de sentiment ? Pour être moins violent, le geste n’en est pas moins significatif.
Mais qu’en est-il quand, au lieu de déchirer une lettre, on la découpe ? Sous le titre «Dickens Legacy Cannibalised for Fashion», dans le Times de Londres du 22 février 2020, des dickensiens dénoncent une pratique commerciale qu’on imagine lucrative : découper des lettres pour les revendre à prix fort.
La société Sekrè vend des sacs à main contenant des fragments épistolaires réputés authentiques (https://www.sekrebag.com/). On peut y acheter un sac dans lequel est inséré un morceau d’une lettre d’une personnalité historique connue internationalement («a world-famous person») : outre Dickens, il y a Casanova, Brigitte Bardot, Grace Kelly, la reine Victoria, Marlene Dietrich, Marie-Thérèse d’Autriche, Katharine Hepburn, le roi Frédéric-Guillaume III, Alexandre Dumas, le prince de Metternich-Winneburg-Beilstein, Charles Lindbergh, Elisabeth Alexejewna, Napoléon.
Les lettres sont découpées devant notaire, puis leurs fragments sont protégés des rayons ultraviolets par «an acrylic panel». Chaque fragment est inséré dans un sac à main, puis caché derrière une languette de cuir : «Every woman needs a secret», dit la publicité de Sekrè (comme dans secret, en Haïti). Les sacs ont leur identité propre : «Giacomo Grande Seduttore» (Casanova), «Belle Femme du Monde No. 1» ou «Un souvenir inoubliable» (Bardot), «Femme Fatale No. 1» ou «Mostly Vamp» (Dietrich), «Cool Blonde No. 1» (Kelly), etc. À l’achat d’un sac, sa propriétaire reçoit une photographie de la lettre complète d’où est tiré son fragment, histoire de le situer dans son ensemble, accompagnée d’informations sur sa provenance.
La logique mercantile à l’œuvre est transparente : les lettres retenues sont rares; les sacs, tous numérotés, aussi devant notaire, le seront donc aussi; ils ne peuvent pas être reproduits; leur valeur de revente sera élevée; c’est un bon investissement («Sekrè mystery bags are a value investment»). Il ne s’agit pas de produits de bas de gamme manufacturés dans «the far east region». Que nenni ! Le cuir est celui des voitures de luxe britanniques, mais la confection est «100 %» allemande. Chaque caractéristique est amoureusement décrite par le fabricant. La garantie ? Dix ans. Voilà pourquoi il faut être prêt à sortir son chéquier, les prix variant, en mars 2022, de 1785 euros (pour le Dumas) à 9131 euros (pour le Reine Victoria, malheureusement épuisé, comme le Lindbergh à 8940 euros). Rassurez-vous : la livraison est gratuite pour l’Autriche, la Belgique, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Liechtenstein, le Luxembourg, Monaco, les Pays-Bays, l’Espagne, la Suisse et les États-Unis. Pour les régions du «far east», il faut payer.
Le site de Sekrè, qui n’existe qu’en allemand et en anglais, a une section de «Nouvelles» («News»). Un texte du 16 avril 2019 attirera l’attention des épistologues : «Why Do We Cut Precious Manuscripts into Pieces ?» (Pourquoi découpons-nous de précieux manuscrits ?) La réponse est simple : «Art historians are shocked and would very much like to ban the concept of mystery bags. However, a representative survey of 950 female consumers has shown that most women are enthusiastic about this idea.» Si les historiens de l’art sont horrifiés par les «mystery bags», les femmes, elles, ne le seraient pas du tout, bien au contraire, selon un sondage auprès d’un échantillon «représentatif» de 950 femmes. (On peut supposer, cependant, que cet échantillon ne contenait aucune historienne de l’art.) Le texte va même plus loin : acheter un sac de Sekrè serait un acte féministe, puisque, jusqu’à maintenant, «plus de 95 %» des collectionneurs de lettres autographes auraient été des hommes.
Le fétichisme épistolaire ne connaît ni limites (financières) ni frontières (géographiques).
P.-S.—Les nostalgiques se souviendront de l’époque du lancement des ordinateurs Macintosh. Une des polices de caractère les plus populaires alors s’appelait San Francisco : chaque lettre semblait avoir été découpée dans un magazine. À défaut de découper des lettres, on découpait déjà des caractères.
Une première version de ce texte a paru sur le blogue de l’auteur, L’Oreille tendue : https://oreilletendue.com/2020/02/25/lettres-cheres/.
Retour à la liste des publications sur l’épistolaire de Benoît Melançon
Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon
Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon
