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Benoît Melançon, «Le Juif imaginaire : le Traître et le Juif. Lionel Groulx, le Devoir, et le délire du nationalisme d’extrême droite dans la province de Québec 1929-1939 / Esther Delisle», Spirale, 124, mai 1993, p. 13. Le Traître et le Juif. Lionel Groulx, le Devoir, et le délire du nationalisme d’extrême droite dans la province de Québec 1929-1939 d’Esther Delisle, Montréal, L’Étincelle éditeur, coll. «Pluralisme», 1992, 184 p.
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Rarement une thèse de doctorat arrive-t-elle précédée d’un tel battage publicitaire que celle soutenue par Esther Delisle en 1992 à l’Université Laval. À la suite des propos de Mordecai Richler sur l’antisémitisme des Québécois dans le New Yorker du 23 septembre 1991, puis dans Oh Canada ! Oh Quebec ! Requiem for a Divided Country (voir Spirale, 117) , quelques-unes des conclusions de Delisle, ainsi que les réticences de certains membres du jury devant cette thèse, ont en effet été rendues publiques avant même qu’elle ne soit soutenue. L’ouvrage qui en a été tiré, le Traître et le Juif, ne permet pas de juger du bien-fondé de ces réticences, mais il permet néanmoins de mesurer l’apport de Delisle à l’historiographie québécoise.
Un délire minoritaire
Les textes étudiés sont ceux de Lionel Groulx (manuels historiques, romans, articles de journal), du Devoir (un corpus de 1007 articles), des Jeune-Canada et de l’Action nationale publiés durant la décennie qui a précédé la Deuxième Guerre mondiale. La méthodologie est celle de l’analyse de contenu, mais sans véritable ancrage historique : «Décortiquer le contexte historique, prétend Delisle, n’apporte rien à la compréhension du délire [raciste] et ne fournit aucune clé pour le pénétrer.» L’auteure cite longuement les textes, ce qui suffit le plus souvent à mettre en lumière leur antisémitisme. Que leurs signataires aient regretté ces textes par la suite (c’est le cas d’André Laurendeau), ou non, peu importe : le bilan est lourd, et les Georges Pelletier, Anatole Vanier, Thuribe Belzile, Paul Auger et Omer Héroux dont Delisle reproduit les écrits ne sortent pas grandis de l’expérience.
Delisle prend cependant la peine d’insister sur le fait que Groulx et ses «séides» représentent «un courant idéologique minoritaire dans le Canada français des années trente». Cette étude n’apporte donc rien à ceux qui, comme Richler, croient la société québécoise plus antisémite, par essence, que les autres. Le phénomène analysé est circonscrit temporellement et sociologiquement. Si les explications que Delisle donne de ce phénomène paraissent parfois bien courtes, il reste que cette dimension de son travail est claire : ce n’est pas toute une société qui est jugée.
Fantasmes
Dans la «cosmogonie raciale» de Groulx, le Traître et le Juif sont les deux figures (imaginaires, symboliques) d’un libéralisme honni. Les chapitres les plus précis portent sur le Juif. Caractérisé par son physique et par son nom (Delisle intitule plaisamment «Le nez de Goldberg» le chapitre où ces questions sont abordées; elle y montre que certains journalistes du Devoir sont terrorisés à l’idée de ne pas pouvoir reconnaître un Juif), réputé inassimilable, comploteur à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des frontières nationales (il rêve d’implanter le capitalisme et le communisme partout dans le monde; c’est le signe de son «ubiquité idéologique»), le Juif décrit par les antisémites n’a rien à voir avec la réalité de la présence juive au Canada français c’est la création d’un «délire de haine».
Le Traître, lui, n’est pas l’objet d’un traitement aussi étendu que le Juif. Ce libéral, souvent parlementaire, volontiers individualiste et matérialiste, mauvais sujet national, est l’ennemi intérieur. Il est la preuve par excellence que «les Canadiens français ont démérité de l’humanité», que tous, pris collectivement, sont des traîtres. C’est d’ailleurs là une des plus étonnantes conclusions de l’ouvrage : «Le Canadien français était bel et bien une figure honnie, exécrée, vitupérée au même titre que le Juif et pour les mêmes raisons.»
L’un et l’autre sont des créatures spécifiquement urbaines («La ville, c’est le Juif»), et donc montréalaises : c’est dans la ville «cosmopolite» que ces germes de dégénérescence sont actifs, c’est là qu’ils attaquent le corps malade de la nation et y introduisent le «microbe américain», c’est en ses murs qu’ils inoculent leur virus à une population déjà par avance gangrenée par la déchéance historique (pour une bonne part, l’uvre historienne de Groulx consiste en une mythification des origines ethniques du Canada français et de la pureté génétique de la race). À la différence du Juif, le Traître peut être rééduqué, il peut rentrer dans le rang, rejoindre les tenants de l’utopique «mystique nationale» : «Le Juif exclu, déporté, parqué dans des ghettos, privé de droits politiques, le Traître passé au laminoir de la rééducation, les Canadiens français redeviendront, s’ils le veulent, s’écrie Groulx, des surhommes et des dieux.» Les lendemains pourront chanter.
Au-delà de ces différences, une chose unit le Juif et le Traître : leur caractère totalement fantasmatique. Groulx et ses amis, qui ne sont que l’écho de «La voix de leur maître», «consacrent l’essentiel de leur énergie à dénoncer et à peindre des maux et des péchés indéfinissables : l’américanisation qui n’a rien à voir avec les États-Unis, l’urbanisation qui n’a rien à voir avec la ville, l’anglicisation qui n’entretient que de très lointains rapports avec la langue anglaise». Le «paradis perdu» dont ils rêvent, la «totalité maléfique» qu’ils croient voir à l’uvre partout et l’«unanimité mystique» de laquelle ils se réclament sont des constructions du délire, pas des vérités sociologiques.
Une tradition critique
Les commentaires suscités par la soutenance de la thèse d’Esther Delisle, puis par la parution de son livre, ont pu donner à penser que son travail rompait avec les interprétations reçues de l’antisémitisme au Québec. Or, comme l’auteure prend elle-même la peine de le souligner dans le chapitre «À propos d’un débat», ce n’est pas le cas : avant elle, Jean-Pierre Gaboury, André-J. Bélanger, Michael K. Oliver, pour ne nommer qu’eux, avaient montré que le nationalisme traditionnel avait connu sa part de dérapages, ne serait-ce que discursifs. De même, des recherches récentes, auxquelles Delisle n’a pas pu avoir accès, vont dans le même sens; c’est le cas de celles de Martin Robin (Shades of Right. Nativist and Fascist Politics in Canada, 1920-1940, University of Toronto Press, 1992) et de Pierre Popovic qui, dans la Contradiction du poème : poésie et discours social au Québec de 1948 à 1953 (Balzac, 1992), étudie le «modèle historico-épique» groulxiste et qui, dans sa contribution au volume collectif Montréal imaginaire (Fides, 1992), conclut que «l’antisémitisme est une denrée courue du sociogramme montréalais» dans la littérature des années 1934-1936.
Tous les historiens et analystes ne sont pas également sévères en ce qui concerne l’antisémitisme durant les années trente. Pierre Anctil, entre autres, dans deux ouvrages publiés par l’Institut québécois de recherche sur la culture en 1988 et consacrés précisément à cette question, «Le Devoir», les juifs et l’immigration. De Bourassa à Laurendeau et le Rendez-vous manqué. Les juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres (voir Spirale, 87), reconnaît l’existence de l’antisémitisme dans le Québec des années 1929-1944, mais pour en minimiser l’importance, notamment grâce à quelques pirouettes lexicales (Lionel Groulx serait plus «anti-juif» qu’«antisémite» ). Rien de tel chez Delisle : «Lionel Groulx n’est pas l’aimable historien du terroir aux égarements passagers et sans conséquences dépeint par certains.» Le verdict est sans appel : Groulx est raciste, antisémite, anticapitaliste, antidémocrate, antimoderne, fasciste, voire nazi.
Des nazis ?
Delisle, dans sa conclusion, va en effet jusqu’à dire que «Lionel Groulx, l’Action nationale, les Jeune-Canada et le Devoir reprennent, à des degrés divers, les thèmes et les mots de passe non seulement du nationalisme d’extrême droite, mais aussi du fascisme et du national-socialisme.» Elle ajoute qu’«Il n’est pas difficile non plus d’imaginer que des êtres en chair et en os auraient fait les frais d’un délire qui se serait institutionnalisé si Groulx et ses satellites idéologiques avaient pris le pouvoir». Au fondement de cette interprétation, on trouverait le «nihilisme», le «désespoir destructeur qui imprègne le nationalisme de Groulx».
La conclusion et l’hypothèse ne convainquent pas plus l’une que l’autre. Si l’on veut bien reconnaître la fascination de Groulx et de ses disciples pour les personnages du Héros et du Chef, si l’on accepte le fait que le Canada français d’avant la Révolution tranquille a été plus ouvert sur le monde qu’on ne l’a pensé traditionnellement (même si ce monde est celui de Maurras, de Barrès et de Drumont), si l’on peut admettre que le national-socialisme est, comme l’antisémitisme, un discours délirant, et s’il est vrai que la rhétorique de la purulence et de la maladie caractérise ce discours, il est toutefois plus difficile d’accepter de faire de cela des critères suffisants de définition du nazisme : le passage à l’acte n’est pas rien.
On notera pour terminer que ce livre a été fait avec peu de soin, mais l’on évitera de faire porter tout le blâme sur l’éditeur. Que les notes aient été jetées en vrac à la fin des chapitres et que la correction d’épreuves ait été menée à la va-vite (actualité oblige) relève de sa responsabilité. Ce n’est pas le cas de la faiblesse de la structuration de l’ensemble, de la difficulté à faire sentir, à travers le collage de citations, une ligne directrice, des erreurs dans quelques références et de l’absence d’inscription historique des textes cités. Enfin, on peut imaginer le profit qu’aurait pu tirer l’auteure des travaux de Marc Angenot sur l’antisémitisme français (Ce que l’on dit des Juifs en 1889, 1984 et 1989), notamment pour la compréhension des contextes desquels participe l’antisémitisme : celui-ci n’est jamais coupé du discours social qui le voit naître. S’il est bon de laisser parler les textes, cela ne devrait pas se faire au prix de l’analyse.
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