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«L’enfer sur papier bible», publicité des éditions Gallimard pour la parution des Œ de Sade dans la «Bibliothèque de la Pléiade»

Benoît Melançon, «Sade dans la Pléiade. Entrevue avec Michel Delon», Spirale, 104, mars 1991, p. 8-9.

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Michel Delon, professeur à l’Université de Nanterre, est l’auteur de l’Idée d’énergie au tournant des Lumières (PUF, 1988) et d’une lecture des Liaisons dangereuses pour la collection «Études littéraires» (PUF, 1986), ainsi que l’éditeur de plusieurs écrivains du XVIIIe siècle (Rétif de la Bretonne, Louis-Sébastien Mercier, Diderot). Il est le maître d’œuvre de l’édition des Œuvres de Sade dans la «Bibliothèque de la Pléiade» et on trouve sa signature au sommaire du numéro que le Magazine littéraire (284, janvier 1991) consacre à l’«imbanalisable».

Éditer

Le volume des Œuvres de Sade qui vient de paraître (plus de 1 300 p.) est le premier d’une série : «Il comprend, chronologiquement, le Dialogue entre un prêtre et un moribond, les Cent Vingt Journées et Aline et Valcour; le tome deux (prévu pour 1993) comprendra les trois Justine, c’est-à-dire les Infortunes de la vertu, le conte un peu voltairien, Justine, de 1791, et la Nouvelle Justine, de 1797 — on aura là trois versions, trois écritures d’un même motif; dans le tome trois (1995), on trouvera l’Histoire de Juliette et la Philosophie dans le boudoir. C’est ce qu’on considère traditionnellement comme tous les grands textes de Sade et l’ordre tel qu’il se présente n’exclut pas d’avoir éventuellement un quatrième volume avec les Crimes de l’amour et les romans historiques de la fin.»

Dans son travail, Michel Delon a été confronté à plusieurs difficultés. L’absence de manuscrits et le nombre restreint d’exemplaires originaux posaient des problèmes particuliers quant à l’établissement des textes. «Pour le tome un, il y a deux textes qui n’ont pas été édités par Sade de son vivant, le Dialogue entre un prêtre et un moribond et les Cent Vingt Journées, et un texte publié par lui, Aline et Valcour. Pour les deux premiers, il n’y a pas véritablement de travail d’édition puisque nous avons repris le scrupuleux travail de Maurice Heine. En revanche, pour Aline et Valcour, il a fallu rétablir totalement le texte; c’est un texte nouveau qu’on a dans la Pléiade, puisque jusqu’à présent les textes donnés dans les œuvres complètes reprenaient des éditions sous le manteau du XIXe siècle où non seulement il manquait de temps en temps un mot, un membre de phrase et même parfois deux lignes, mais qui avaient aussi été plus ou moins modernisées en changeant des mots. Et puis j’ai découvert qu’il y avait deux versions différentes du roman — on ne s’en était jamais aperçu : une version qui correspond au texte que Sade a mis au point à la Bastille juste avant 1789, qu’il a achevée sans doute en 1789-1790 (en introduisant d’ailleurs des prédictions de la Révolution — c’est toujours plus facile de prédire après…), c’est le texte qui est imprimé dans les années 1792-1793; et un autre texte, en particulier en ce qui concerne l’épisode de l’île de Tamoé qui est une utopie au cœur du roman (Sade a réécrit tout l’épisode dans un sens républicain). Enfin, j’ai découvert un exemplaire qui comporte des errata dont personne n’a jamais tenu compte. Il est intéressant de voir que Sade prenait beaucoup d’intérêt à des détails syntaxiques et stylistiques.»

La situation pour les volumes à venir n’est guère différente. «Pour les trois Justine du deuxième tome : nous avons le manuscrit du premier texte, les Infortunes, à la Bibliothèque nationale, donc le travail n’est pas trop difficile; pour les textes deux et trois de ce volume, je vais travailler sur des éditions originales qui sont entrées en bibliothèque publique tout récemment. Ce qu’on trouvera en apparat critique, ce sont les variantes d’une réédition de Justine dont on n’a jamais tenu compte, qui est une étape intermédiaire entre la Justine proprement dite de 1791 et la Nouvelle Justine; ceci permettra de débrouiller un peu l’écheveau des éditions qui n’ont jamais été systématiquement répertoriées. Pour le troisième tome, l’Histoire de Juliette et la Philosophie dans le boudoir, là aussi nous aurons des textes originaux dans des bibliothèques publiques.» Michel Delon est reconnaissant envers ses prédécesseurs (Apollinaire, Maurice Heine, Gilbert Lely, Jean-Jacques Pauvert) qui ont défendu Sade «à une époque où c’était juridiquement dangereux de le faire. J’ai beaucoup beaucoup d’admiration pour eux, mais disons que maintenant il y a une nouvelle étape qui consiste à essayer de prendre Sade au sérieux comme écrivain, c’est-à-dire de respecter son texte et de revenir à ce qu’il a écrit.»

Outre les difficultés matérielles auxquelles est confronté tout éditeur, Michel Delon a dû s’interroger sur ce qui est une nouveauté pour la Pléiade : «Les volumes peuvent maintenant être illustrés, puisqu’on a trouvé le moyen technique de reproduire les illustrations sans rendre illisible la page derrière, alors qu’avant ce n’était pas possible. Le problème sera, pour les tomes deux et trois, de savoir si on reproduit les cent gravures pornographiques de la Nouvelle Justine et de l’Histoire de Juliette. Je laisse à la maison Gallimard l’initiative de ce choix. Il est vrai que, de plus en plus aujourd’hui, on s’intéresse aux illustrations, aux rapports entre texte et image, et on insiste sur le fait qu’une œuvre, quand elle paraît, comporte parfois des images et que ces images contribuent aux effets produits par le texte. De ce point de vue, on devrait par respect historique maintenir les gravures. Mais il est vrai aussi que le lecteur de la fin du XVIIIe est souvent un lecteur qui lit le texte comme un texte pornographique, pour des raisons érotiques. Il n’est pas interdit de lire Sade aujourd’hui comme ça — c’est le choix individuel de chaque lecteur —, mais doit-on insister sur cet aspect de Sade ? Le problème est entier.»

Annoter et commenter

L’annotation est de trois types. «On trouvera une annotation lexicale : il y a énormément de mots dont le sens n’est plus évident aujourd’hui pour un lecteur même cultivé. Il y a aussi des notes sur les sources de Sade. Jean Deprun a systématiquement repéré les emprunts philosophiques : à d’Holbach, à Voltaire, à Fréret, à une série de textes de la philosophie des Lumières, et j’ai essayé de continuer sur cette lancée et de repérer les emprunts aux récits de voyageurs — cela me semble frappant : Sade a systématiquement utilisé ces récits et des compilations de ces récits. Ce sont des notes indispensables pour apprécier l’écriture de Sade comme une écriture de réemploi, de réécriture et de détournement des énoncés antérieurs. L’annotation comporte également un certain nombre de comparaisons avec d’autres œuvres de fiction du XVIIIe. J’ai trouvé intéressant de comparer les Cent Vingt Journées, qui constituent un texte totalement inouï, à des récits beaucoup plus “anodins”, mais qui ont la même structure de récit encadré, celle de l’Heptaméron, du Décaméron, des Mille et une nuits, etc. Sade fait quelque chose de neuf dans un cadre formel qui, lui, est relativement conventionnel pour un lecteur du XVIIIe siècle.» Au sortir du premier volume de cette édition, quels sont les outils qui ont fait défaut à l’éditeur ? «Dans le domaine des œuvres de Sade et des œuvres libertines, il n’y a aucune bibliographie parfaitement fiable; tout est aléatoire. Le travail concernant Sade est un peu ralenti par cette absence de connaissance philologique précise de tout le continent par rapport auquel il se détermine, celui de la littérature libertine.»

Deux introductions accompagnent le premier volume. Michel Delon se demande d’abord : «Est-ce un paradoxe que Sade entre dans la Pléiade ?». Il remonte alors jusqu’aux premiers scandales de l’homme Sade. «On constate aujourd’hui, en regardant froidement les choses, que la rumeur sociale tout de suite se met à fabuler autour de ces événements. 1768, le scandale d’Arcueil : Sade fouette une fille un jour de Pâques. Ce que la rumeur colporte à partir de là, c’est un roman, une fiction — on parle de meurtre ou même de vivisection, de cadavre enterré dans le jardin, d’une série de choses totalement mythiques. De même à Marseille. Une de mes hypothèses est que la fiction sadique existe avant même que Sade écrive et que lorsqu’il se retrouve en prison ce qu’il jette sur le papier ce sont peut-être des fantasmes personnels, mais ce sont aussi les fantasmes sociaux qui ont été investis sur son nom et sur sa personne. Ensuite j’essaye de voir les formes de réception de ce texte, ou de refus de réception, pour arriver à l’émergence au XXe siècle et à l’entrée dans la Pléiade qui me semble quelque chose de nécessaire pour arrêter de tenir des discours irrationnels sur Sade.»

Dans la deuxième introduction, Jean Deprun pose le problème de l’appartenance de Sade à la discipline philosophique. «Oui, il se dit philosophe, il l’est au sens où, au XVIIIe siècle, les Encyclopédistes se disent philosophes; il reprend en effet leurs œuvres, il se veut militant du matérialisme, de l’athéisme. Mais il n’est pas véritablement philosophe des Lumières, puisque, au moment de fonder une morale comme les philosophes des Lumières le font, lui il refuse et, partant des mêmes prémisses, il débouche sur un immoralisme. Deuxième aspect : “Est-il philosophe au sens où aujourd’hui on peut concevoir le terme ?” Non, car il ne cherche pas à établir un système, ou même à affiner un certain nombre de concepts; il n’écrit que des œuvres de fiction, donc les passages théoriques se trouvent dans la bouche de personnages, et il est rare qu’on ait une affirmation, supportée par tel ou tel personnage, sans avoir une affirmation inverse. La philosophie reste toujours sujette au désir et ne peut pas se fixer en un système ou même en un discours non contradictoire. Sade pose des questions à la philosophie, il provoque la philosophie, mais il n’est philosophe, et encore en partie, qu’au sens du XVIIIe siècle.»

Lire

L’entrée de Sade dans la Pléiade — «L’enfer sur papier bible», clame la publicité — n’est pas née de la seule volonté de son éditeur. «C’est la maison Gallimard qui a pris l’initiative de cette édition et qui m’a sollicité il y a cinq ou six ans. Ce sont les gens de la direction de Gallimard qui ont jugé que le moment était venu de faire entrer Sade dans le Panthéon de la grande littérature.» Mais pourquoi lire Sade aujourd’hui ? Par plaisir ? «Ce n’est pas du tout interdit, au contraire, mais disons, d’un point de vue d’universitaire ou d’éditeur scientifique, d’abord parce que c’est un cas qu’on a jusqu’à présent jugé aberrant. On disait soit : c’est un fou, soit, comme les surréalistes : c’est un véritable aérolithe débarqué dans le passé avec un esprit d’une modernité fracassante. Je crois que Sade est sans doute un cas, mais son œuvre n’est ni aberrante ni complètement anachronique. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment à la fin d’un siècle qui invente l’optimisme historique et la confiance dans le progrès, d’un siècle qui d’une certaine manière débouche sur la Révolution, comment tout cela engendre aussi la négation la plus violente de la confiance dans l’homme, de l’espoir dans le progrès, etc. On est provoqué par Sade, qui oppose, à toutes les conceptions de l’être humain et de la société, une vue totalement négative; je trouve intéressant, deux siècles après, de se demander comment il est possible que cette œuvre soit née, de ne pas simplement la renvoyer à une différence individuelle, d’essayer de comprendre historiquement les choses.»

Les discours mythiques sur Sade n’empêchent-ils pas la lecture de ses œuvres ? «Dans le succès de l’édition de la Pléiade, il y a de la curiosité et des curiosités, on ne va pas dire malsaines, parce que c’est un discours de confesseur, mais des curiosités… moins littéraires que d’autres. Dans l’exemple que vous citez [celui d’une publicité pour un service Minitel français], sous le nom de Sade, on fait passer en réalité une marchandise qui est assez peu sadienne : j’imagine que ce dessin animé doit être un film montrant Justine soumise à un certain nombre de choses et jamais Justine en train d’écouter un discours tiré de d’Holbach. Or, ce qui est pour nous une provocation, c’est le lien entre les deux. On a parfois dit, et on répète, que Sade est un auteur ennuyeux. C’est peut-être justement le lecteur voulant absolument que ce soit un texte pornographique, et uniquement pornographique, qui est déçu, parce que le texte est répétitif, parce qu’il y a des grandes dissertations théoriques. Mais le lecteur qui arrive en essayant d’avoir un point de vue littéraire et historique, lui, il est passionné par ces problèmes de répétition.» Pourtant, même quelqu’un comme Jean Paulhan disait que Sade était passablement monotone… «Je crois qu’on peut dire aussi que Proust est monstrueusement ennuyeux — mais aujourd’hui c’est très mal vu de dire ça. Je crois que Sade ne l’est pas plus. Pourquoi ? Parce que Proust fait un certain type d’analyse qui doit être lente; de même, Sade narre des fictions qui sont répétitives pour insister sur l’importance du désir dans la vie humaine.»


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