Site de Benoît Melançon / Publications numériques
Benoît Melançon, «Réentendre le Neveu : le Neveu de Rameau / Nouveau Théâtre de Poche de Genève», Spirale, 100, octobre 1991, p. 3.
|
Monter le Neveu de Rameau est un pari, ne serait-ce que parce que la diversité de ses interprétations critiques et de ses adaptations oblige à réfléchir à la fois sur le sens du texte et sur son histoire. Dans sa mise en scène, Martine Paschoud a relevé ce défi en s’interrogeant sur trois aspects du texte : sa nature générique, l’opposition de Moi et de Lui, les anachronismes. Bien servie par Dominic Noble et Jacques Denis, elle a su faire réentendre le texte.
Une pièce de Diderot ?
La publicité annonçait que le Neveu de Rameau était «Une pièce de Diderot» et certains journaux ont répété cette sottise. En effet, le Neveu de Rameau n’est pas une pièce de théâtre. Diderot a bel et bien écrit des pièces (le Fils naturel, le Père de famille), mais on n’ose plus les créer (à l’exception d’Est-il bon ? Est-il méchant ?); le théoricien du drame bourgeois a influencé plusieurs dramaturges, mais l’auteur de théâtre ne parle plus au public. En fait, il est significatif qu’on ne produise plus ces pièces, mais qu’on adapte plutôt à la scène des textes qui n’y étaient pas destinés : le Rêve de D’Alembert, le Paradoxe sur le comédien, Jacques le fataliste, Madame de la Carlière, le Supplément au voyage de Bougainville, le Neveu de Rameau. Ce dernier n’a pas été conçu comme une pièce et son auteur l’avait clairement indiqué en sous-titrant son texte : Satire seconde. Non contentes d’avoir à démêler les rapports entre ces deux genres (le théâtre et la satire), des générations de critiques se sont demandé, de plus, si le Neveu n’était pas un roman ou un dialogue philosophique. La question générique continue encore de se poser aujourd’hui.
Martine Paschoud et Jacques Denis, qui ont signé l’adaptation, n’ont pas esquivé ce problème. Dominic Noble tient le rôle de Moi, mais aussi celui du narrateur, ce qui a pour effet, à toutes fins utiles, de mettre en scène trois personnages (Moi, Lui, celui qui raconte), plutôt que les deux dont on parle traditionnellement. Le spectacle est placé sous le signe de la lecture et de l’écriture dès les premières minutes : entouré de livres et de matériel pour écrire, Moi, assis sur une chaise ressemblant à celle de l’arbitre au tennis, décrit le décor de sa rencontre avec Lui (Jacques Denis). Tout au long du spectacle, il livrera au public des passages du texte de Diderot. Il y a toujours entre la salle et les comédiens cette troisième instance. Il s’agit bien de théâtre, mais d’un théâtre qui rappelle son origine.
Pour souligner encore davantage cet aspect du texte, la metteure en scène a choisi de faire dicter, puis souffler, une partie du texte par Lui. La scène devient le lieu où est représenté le mécanisme même de l’écriture, mais d’une écriture duelle : Moi et Lui, l’auteur et sa créature, écrivent ensemble. Cette permutabilité des rôles est intéressante à un autre égard : dans cette production, il arrive fréquemment que les comédiens changent de rôle, que Lui devienne Moi, et vice versa, et c’est ce qui se produit lorsque Lui devient l’auteur du texte représenté, dont il ne cesse jamais par ailleurs d’être un acteur. La circulation des voix s’inscrit dans une réflexion sur le statut du texte, mais elle est aussi une façon de répondre à une autre de ses interrogations fondamentales : qu’est-ce que l’identité ?
Miroir
Au début de la pièce, le décor se limite à la chaise qu’occupe Moi et à la table sur laquelle Lui compose de la musique, le tout devant un rideau rouge. Puis, le rideau entrouvert, apparaît un second décor des meubles entassés couverts d’une toile, un frigidaire, des reproductions de tableau suspendues, un chandelier, des pièces d’échecs géantes , dont le dernier élément est un miroir. Ce miroir est emblématique du projet de la metteure en scène : les personnages sont à l’image l’un de l’autre, malgré ce qui en apparence les distingue. Dans ce Neveu de Rameau, les rôles sont réversibles.
Cette interprétation est une réponse à la vieille question de la critique diderotienne : qui sont Moi et Lui ? Le «véritable» Diderot et le «véritable» Jean-François Rameau ? Le «véritable» Diderot et la figure de l’altérité ? Et un type créé par Diderot (le parasite, le vulgaire, etc.) ? Et l’incarnation du mal du monde ? À cette lecture duelle en répond une autre, qui n’accorde que peu d’importance à Jean-François Rameau pour mieux considérer les deux personnages de la satire comme des éléments conflictuels de la personnalité de l’auteur. Paschoud et Denis ont le mérite de s’être défaits de ces lectures en proposant un spectacle dans lequel, pour de brèves séquences, Moi devient Lui, et inversement. Rien n’est figé.
Cette réversibilité des rôles revêt diverses formes. Parfois, le changement de costume suffit : Moi porte le chapeau de Lui et, de ce fait, devient Lui. Au début du spectacle, les décors dans lesquels évoluent Moi et Lui sont fondamentalement les mêmes : une table, une chaise, du matériel pour écrire, une bougie. Les positions sur la scène participent de la même conception. Après quelques tentatives infructueuses, Lui parvient finalement à occuper la chaise de Moi; non seulement est-il assis à sa place, mais il pose les mêmes gestes que lui : si Moi tout au long de la pièce lui jette des pièces d’or, c’est maintenant à son tour de lancer des livres à Moi. À la fin du spectacle, Moi et Lui chantent ensemble, alors que jusque-là seul Lui avait chanté. Même décor, même position, même geste, même costume : dans ce Neveu, les identités circulent.
Ragoût et bagout
Quand Diderot décide de sous-titrer son texte : Satire seconde, il le fait en donnant au mot le sens qu’il a au XVIIIe siècle. La satire n’est pas alors seulement une forme dans laquelle on s’en prend à des personnes ou à des idées; fidèle à ses modèles latins, elle est aussi un mélange, un pot-pourri, une macédoine, bref : un ragoût, disait Daniel Mornet. Il y a de tout dans le Neveu de Rameau, et de toutes les époques.
Le choix de l’anachronisme par Diderot est une des manifestations du caractère composite de la satire : on y mélange des sujets et des personnes, mais aussi des temps (un des éditeurs du Neveu, Jean Fabre, parlait des «dissonances» de la chronologie). Ce choix, Paschoud et Denis ont tenté de le rendre en modifiant légèrement le texte du Neveu. Lui, qui est musicien, chante plusieurs de ses répliques et il lui arrive souvent de fredonner des airs de musique du XVIIIe siècle (de son oncle, le Grand Rameau, ou de Pergolèse, par exemple), mais aussi un air de jazz, le thème de la Panthère rose et même une symphonie de Beethoven (qu’il compose lui-même, mais qu’il n’apprécie pas et dont il détruit la partition !). Assoiffé à la suite d’une de ses célèbres pantomimes, il va prendre plusieurs bouteilles de bière dans le frigidaire. À Moi se définissant comme faisant partie de ces «gens bizarres» que sont les philosophes, il répond : «Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre», citant le Louis Jouvet du film Drôle de drame (1937), celui-là même qui commenta, dans le Comédien désincarné (1954), le Paradoxe sur le comédien. On peut même se demander si le fait de choisir un jeune comédien pour tenir le rôle de Moi ne relève pas également de la volonté de s’amuser avec la temporalité. La chronologie n’étant pas respectée par l’auteur, Paschoud et Denis ne s’y sont pas pliés non plus, refusant par avance tout réalisme.
N’ayant pas été conçu pour la scène, le Neveu de Rameau regorge de difficultés pour les acteurs. Dominic Noble jouait avec retenue un rôle qui en demandait peut-être encore davantage : le Moi de Diderot est plus plat, plus souvent à la limite du ridicule bourgeois et de la fatuité que ne l’était Noble. Sa déclamation classique, fort différente de la paillardise de Jacques Denis, dans laquelle se mêlaient le roulement des «r» et une superbe caricaturale, mettait en relief l’opposition des deux personnages. On s’est servi du nom de Denis on l’a comparé à Coluche ! pour attirer les spectateurs, les films de Tanner ayant fait de lui un visage familier pour le public. Le rôle qu’il composait était particulièrement difficile, car, en plus d’être le Neveu, Denis devait également interpréter les rôles des personnages des anecdotes qu’il racontait (Diderot est friand de l’imbrication des dialogues et des anecdotes). Lui qui paraissait n’être souvent qu’un pantin désarticulé devait jouer son propre rôle, en plus de ceux du gros Bertin, de la petite Hus, d’une jeune fille à tromper, quand ce n’était pas, comme dans deux pantomimes, celui de tous les musiciens d’un orchestre (dans la première, il chantait ensemble diverses mélodies; dans la seconde, une bande-son cacophonique rendait la polyphonie décrite par Diderot, pendant qu’une pluie de partitions s’abattait sur Lui devenu chef d’orchestre et que Moi se laissait gagner par l’exaltation du Neveu). Afin de souligner son caractère de saltimbanque et de bouffon, on lui avait fait un nez bien rouge et, lors de son entrée en scène, il portait tout son décor avec lui : un violon, une table pliante, une chaise, une bougie, du papier, une plume, sa canne le clown descendait sur la piste. S’il est vrai que son entrain était communicatif, on peut se demander s’il ne lui arrivait pas à l’occasion d’en faire trop, de charger son jeu, bref : de «passer la mesure», ce qui est un défaut rédhibitoire, déclare le Neveu dans une scène qui n’a pas été retenue par Paschoud et Denis.
Diderot fondait sa réflexion théâtrale sur trois principes : penser le théâtre (dans son évolution), le réformer (en modifiant les salles, les costumes, la déclamation, en créant de nouveaux genres, etc.), le déplacer (en bousculant les frontières des genres existants). La production du Nouveau Théâtre de Poche aura été fidèle à l’esprit de ces principes et à la lettre du texte de Diderot, malgré quelques coupures visant à tout faire tenir en 105 minutes. Quiconque connaît le Neveu de Rameau sait que ce n’est pas une mince tâche à accomplir.
Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon
Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon
