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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 44, 2018, p. 277-279. Sur les écrivains publics.
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Qui fut le premier écrivain public ? Qui a eu l’idée d’offrir ses services à ceux pour qui l’écriture est ardue, voire impossible ? Depuis quand écrit-on, pour les autres, des lettres, entre autres textes et documents plus ou moins officiels ? Une chose est sûre : notre époque n’a rien inventé, qui continue à employer et à représenter ces plumes mercenaires, jusque sur les supports les plus contemporains.
Louis Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, dresse le portrait des «écrivains des Charniers-Innocents», qui louent leur art entourés d’«ossements accumulés», des «débris vermoulus de trente générations» et d’«os en poudre», «au milieu de l’odeur fétide et cadavéreuse» : «Il faut qu’ils vivent tout comme les théologiens. Plus utiles qu’eux, ils sont les dépositaires des tendres secrets des servantes. C’est là qu’elles font écrire leurs déclarations ou leurs réponses amoureuses. Elles parlent à l’oreille du secrétaire public, comme à un confesseur; et la boîte où est l’écrivain discret, ressemble à un confessionnal tronqué» (chapitre LXXXIV). L’amour, le secret, la mort, la lettre, Dieu : l’écrivain public est au croisement d’univers lourdement investis de sens.
On ne l’oubliera pas : qui a besoin d’aide pour écrire en a aussi pour lire. C’est ce que rappelle le personnage d’Anthime Sèze dans le roman 14 de Jean Echenoz (2012). Sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, Anthime sert «à rédiger le courrier des camarades et leur lire celui qu’ils recevaient» (chapitre 10). L’écrivain est un lecteur.
Progrès de l’alphabétisation oblige, concomitant de la multiplication des ressources dans Internet, on aurait pu croire la fonction disparue ou en voie de l’être. Que nenni.
En 2013, un organisme communautaire montréalais, Le Tour de lire, recrutait un écrivain public : «La Plume populaire est un service d’accompagnement gratuit offert aux résidants-es [du quartier] Hochelaga-Maisonneuve qui éprouvent des difficultés à la lecture et à l’écriture dans la rédaction et ou la compréhension de documents administratifs, de courriers personnels ou de lettres officielles. C’est aussi un service mobile offrant une permanence à plusieurs lieux dans le quartier et à différents moments de la journée.» La personne que souhaitait recruter «La Plume populaire on lit et on écrit pour vous !» devait faire preuve d’un nombre étonnant de compétences : «Connaissance du quartier et des institutions québécoises; Facilité à comprendre et à vulgariser des formulaires complexes; Excellente connaissance du français oral et écrit; Bonne capacité d’adaptation et de réseautage; Aptitude à simplifier les écrits; Intérêt marqué pour le milieu populaire; Habileté à planifier et à organiser; Autonomie et rigueur mais aussi flexibilité et créativité afin d’atteindre les résultats escomptés dans le respect des échéanciers; Capacité d’écoute; Capacité à travailler en équipe; Entregent et dynamisme; Compréhension de l’approche et du processus d’éducation populaire; Bonne connaissance des outils de navigation sur Internet; Très bonne connaissance de la suite Office.» On ne s’improvise plus écrivain public, mais on peut espérer des conditions de travail meilleures que celles des personnages de Mercier.
C’est Michel Duchesne, un artiste québécois, qui sera recruté. En 2016, il tirera un roman de son expérience, l’Écrivain public. La même année, puis de nouveau en 2018, la télévision canadienne diffusera deux saisons de la websérie qu’il a coscénarisée sous le même titre. Réalisée par Hervé Baillargeon puis par Éric Piccoli, cette fiction met en scène un jeune homme devenu sans le prévoir écrivain public au Centre communautaire central d’Hochelaga-Maisonneuve. Mathieu Martineau (joué par Emmanuel Schwartz) est confronté tant aux difficultés matérielles de son nouveau milieu (pauvreté, toxicomanie, analphabétisme, violence, maladie mentale) qu’aux absurdités administratives que ses habitants doivent subir. «Tu ne changeras pas le monde avec des mots», lui dit-on (première saison, cinquième épisode). Il refuse de le croire et multiplie les lettres (à l’être aimé, à la famille perdue de vue, au propriétaire d’immeuble et à l’employeur véreux, au gouvernement, au médecin), voire les textos. Comme le lui dit un de ses clients : «Tu peux pas arrêter d’écrire. Y a trop de monde qui ont besoin de mots» (deuxième saison, cinquième épisode).
Il existe des versions moins sombres du rôle d’écrivain public. Le narrateur du roman Chat sauvage de Jacques Poulin (1998) a tâté de la traduction, de la révision, de l’évaluation de manuscrits et du conseil en matière de rédaction avant de devenir «une sorte d’écrivain [ ]. Un écrivain public.» Il rédige des curriculum vitæ et des lettres (officielles ou d’amour), et s’inscrit dans une longue tradition : «Les écrivains publics, s’appuyant sur une tradition fort ancienne, illustrée au début du XVe siècle par Nicolas Flamel, tiennent beaucoup à s’acquitter de leur tâche en présence du client. C’est ce qu’à mon tour j’essayais de faire, mais pour les lettres d’amour je n’y arrivais pas souvent; la plupart du temps, c’était au-dessus de mes forces.» Voilà un homme méticuleux : «j’attachais de l’importance à des détails tels que le genre d’écriture, le format du papier, la ponctuation, et même les marges et les blancs». Son pseudonyme Jack Waterman le prédestinait à cette tâche.
Il se trouve en bonne compagnie littéraire, plusieurs écrivains patentés ayant exercé la même tâche, parfois contre rétribution, parfois gracieusement. C’est le cas de Julio Cortázar (en Argentine), d’Édouard Limonov (dans une prison russe), de David Foster Wallace (auprès de toxicomanes états-uniens), de Roxanne Bouchard (dans une taverne québécoise), pour ne nommer que des auteurs contemporains.
On peut les désigner diversement : scribes, écrivains en boutique. Ils ont leur académie, l’Académie des écrivains publics de France, et leur syndicat, le Syndicat national des prestataires et conseils en écriture. Ils ont leurs spécialistes, par exemple Christine Métayer (Au tombeau des secrets. Les écrivains publics du Paris populaire. Cimetière des Saints-Innocents XVIIe-XVIIIe siècle, 2000) ou Marieke Stein («Écrivain public», dans le Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics, 2017), et leur figure de proue, Michèle Reverbel, dont l’uvre a été fréquemment exposée et commentée. Ils existent comme personnages, en littérature chez François Bon (Daewoo, 2004) ou Luc Baranger (Au pas des raquettes, 2009) aussi bien qu’au cinéma dans les uvres de Walter Sallers (Central do Brasil, 1998), Spike Jonze (Her, 2013) ou Jacques Alain Renaud (Je vous regarde écrire , 2015). Ils exercent leur talent dans les rues de nos villes. On les croise dans Internet. Les écrivains publics restent à notre service.
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