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Benoît Melançon, «Le cabinet des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 42, 2016, p. 151-153. Histoires d’enveloppes.

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L’enveloppe tient une place capitale, pas toujours suffisamment reconnue et étudiée, dans l’imaginaire épistolaire. Quand Neil Bantock, au début des années 1990, publie la correspondance «extraordinaire» de Sabine et Griffon (Griffin and Sabine : An Extraordinary Correspondence; Sabine’s Notebook : In which the Extraordinary Correspondence of Griffin and Sabine Continues; The Golden Mean : In Which the Extraordinary Correspondence of Griffin & Sabine Concludes), il glisse leurs lettres (fictives) dans de (vraies) enveloppes. En 2000, Pierre-Stéphane Proust rassemble les Plus Belles Enveloppes illustrées de 1750 à nos jours (Éditions Normandie terre des arts). Une enveloppe, ce n’est jamais neutre. Quelqu’un l’a choisie, touchée, caressée, parfumée, portée sur lui ou sur elle.

Il arrive qu’elle soit, seule et en elle-même, un message. Par le désir de certains d’imposer leur parole, son existence est toutefois menacée.

Lire sans lire

Est-il indispensable de décacheter une lettre pour répondre à son destinateur ? Non, bien sûr.

Dans le Président (1958), Georges Simenon met en scène des affaires de chantage, dont l’une est épistolaire. Le personnage dont le titre donne son nom au roman découvre qu’un de ses subordonnés, Philippe Chalamont, l’a trompé. Il le force à avouer une indiscrétion et à rédiger, sous sa «dictée», une confession sous forme de lettre. Cet aveu signé, Chalamont décide de démissionner de son poste. «Un matin, le Président trouva sur son bureau une lettre de l’écriture de son chef de cabinet et, en l’absence de Chalamont, il n’y avait pas touché, avait attendu que son collaborateur se trouve en face de lui pour saisir du bout des doigts l’enveloppe non décachetée, la déchirer en petits morceaux et les laisser tomber dans la corbeille à papiers» (quatrième chapitre). Chalamont ne pourra ni s’expliquer ni démissionner; il sera congédié avec panache. Le message de la lettre, pourtant à peine touchée «du bout des doigts», a été, en quelque sorte, entendu, mais son destinataire le refuse : on ne lui dira pas — on ne lui écrira pas — quoi faire.

Le 25 novembre 1762, Diderot se trouvait déjà dans une situation semblable. Il avouait à Sophie Volland avoir détruit une lettre et en avoir tiré satisfaction : «J’ai reçu une lettre. J’ai reconnu l’écriture. Il y avoit cent à parier contre un qu’elle contenoit des choses déplaisantes. J’ai commencé par la garder trois ou quatre jours sans l’ouvrir; et le cinquième, je l’ai brûlée sans la lire, parce qu’il n’étoit plus tems d’y répondre. Celui qui l’a écrite s’en repent peut-être; si je le rencontrois, je le mettrois tout d’un coup à son aise.» Ne pas lire une lettre, voire la jeter au feu, peut être une bonne action si elle est faite par qui sait interpréter — ici à partir de la seule calligraphie — sans avoir besoin de lire.

Il arrive à Diderot de faire encore plus fort dans le même registre. Le 17 ou le 18 décembre 1772, recevant une lettre de son frère le chanoine et sachant qu’ils ne se trouvent pas, l’un et l’autre, du même côté du bénitier, il entreprend de lui répondre directement sur l’enveloppe, sans même la décacheter :

Mr. l’abbé, si j’étois sûr
de retrouver mon frère
dans cette lettre, je l’ouvrirois et
je ne la lirois pas sans verser
des larmes de joye.
Mais j’aime mieux vous
la renvoyer toute cachetée,
et m’épargner deux peines;
l’une, d’entendre et l’autre
de répondre des choses déplaisantes

Maître herméneute, Diderot épistolier s’arroge, encore une fois, le droit de ne pas lire. Sûr de son fait, il fait fi d’un des aspects constitutifs de tout pacte épistolaire : reconnaître à l’autre le droit d’exister par l’écriture.

Il est souvent difficile d’être d’accord avec Renaud Camus, mais pas quand il écrit, à l’article «Enveloppes» de son Répertoire des délicatesses du français contemporain. Charmes et difficultés de la langue du jour (2000) : «L’enveloppe, en général, révèle plus de la moitié de ce qu’il y a à savoir de la lettre.» Chez Simenon ou chez Diderot, c’est, parfois, bien assez.

La transmission transparente

Qui veut être assuré d’être entendu peut décider de faire l’économie de l’enveloppe. Il peut refuser cette barrière de papier et imposer son écriture à son destinataire.

Véronique, un des personnages de Cherokee (1983), de Jean Echenoz, laisse à un autre personnage, Georges, «deux ou trois mots de circonstance sur le miroir de la salle de bains, tracés au bâton de rouge» (onzième chapitre). Il devrait comprendre que c’est un mauvais présage, d’autant qu’elle a abandonné son bâton sur les lieux. Leur rencontre initiale avait en effet été placée sous le signe de l’impossibilité des échanges : «Il l’invita, voulut lui donner son adresse, se fouilla sans trouver d’autre papier qu’un ticket de métro neuf, elle qui n’avait pour écrire que son bâton de rouge — formats incompatibles» (deuxième chapitre).

La psyché n’est pas le seul support scriptural éphémère immédiatement donné à lire. Internet regorge d’autres exemples. Un employé britannique écrit sur son gâteau d’anniversaire sa lettre de démission à la direction de son entreprise («To the management»); on ne pourra pas ne pas le lire. Une élève canadienne, victime d’intimidation, au lieu de s’en prendre à ceux qui l’ont tourmentée, couvre de messages positifs, rédigés sur des… post-it, les casiers de ses camarades du George McDougall High School (Airdrie, Alberta); elle aura créé le «Positive Post-It Day.» On la lit et on lui répond, par le même canal.

Internet peut encore servir de révélateur de l’état des échanges postaux au XXIe siècle. En Suisse, l’association Pumpipumpe vend en ligne des autocollants : «Commande ici tes autocollants, colle-les à ta boîte aux lettres et fais ainsi savoir à tes voisins qu’est-ce qu’ils [sic] ont la possibilité d’emprunter. § Ainsi tu peux t’engager simplement et localement pour une utilisation consciente des biens de consommation, apprendre à mieux connaitre tes voisins et acheter moins d’objets.» Une Montréalaise dont le facteur est menacé de perdre son emploi colle, elle aussi, une note sur sa boîte aux lettres afin de lui offrir son soutien («Bonjour M. le facteur»); on la photographie pour la faire circuler sur Twitter et les autres réseaux sociaux. On a déjà vu, dans une chronique antérieure (Épistolaire, 38, 2012), que beaucoup de textes s’échangent autour des boîtes aux lettres de France : «Vos mots d’ascenseur, de gardien, de syndic et autres voisins sont les bienvenus», lit-on sur le site «Chers voisins». Contrairement aux cartes postales, textes sans enveloppes lisibles seulement par leur destinataire et par les employés de la poste, tous ces échanges sont immédiatement publics. Rien ne doit retarder, voire empêcher, leur lecture.

L’enveloppe était et reste très fortement marquée par l’individualité. Son absence soumet l’échange, du moins potentiellement, au regard du plus grand nombre. Sans elle, que reste-t-il de l’intimité épistolaire ?


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