Site de Benoît Melançon / Publications numériques


Jean M. Goulemot, Ces livres qu’on ne lit que d’une main, 1991, couverture

Benoît Melançon, «Jeux d’yeux : Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle / Jean Marie Goulemot, le Joli Temps. Philosophes et artistes sous la Régence et Louis XV. 1715-1774 / Jean-Noël Vuarnet et l’Entremetteur. Esquisses pour un portrait de M. de Fontenelle / François Bott», Spirale, 100, octobre 1991, p. 3.

Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle de Jean Marie Goulemot, Aix-en-Provence, Alinéa, coll. «De la pensée», 1991, 171 p. Ill.

Le Joli Temps. Philosophes et artistes sous la Régence et Louis XV. 1715-1774 de Jean-Noël Vuarnet, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, liv/231 p. Ill.

L’Entremetteur. Esquisses pour un portrait de M. de Fontenelle de François Bott, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Perspectives critiques», 1991, 111 p.

ORCID logo Identifiant ORCID : orcid.org/0000-0003-3637-3135


Sous le titre Paris le jour, Paris la nuit, Robert Laffont faisait paraître l’automne dernier un recueil de textes de Louis-Sébastien Mercier et de Restif de la Bretonne. Un des éditeurs, Michel Delon, y montrait l’importance des «métiers du regard» chez ces deux écrivains du XVIIIe siècle. Le «roman de la capitale» n’est pas pensable, en effet, sans les personnages de l’espion, du voyeur, du «lorgneur» ou du physionomiste. Jean Marie Goulemot, Jean-Noël Vuarnet et François Bott, chacun dans leur registre et à partir de sujets différents, travaillent également ce thème du regard pour lire le Siècle des lumières.

La littérature par excellence

Dans Ces livres qu’on ne lit que d’une main — le titre est emprunté à Rousseau —, Jean Marie Goulemot analyse les divers procédés qu’utilise au XVIIIe siècle l’écrit que l’on définirait aujourd’hui pornographique (l’on disait autrefois «obscène», «licencieux», «lascif», «lubrique», «concupiscent», «galant»). Ces procédés sont narratifs, matériels et commerciaux. Leur description entraîne une question centrale : comment lire ? Or, et c’est l’originalité de l’approche, la lecture du pornographique permettrait de comprendre les mécanismes de toute lecture. La pornographie n’est pas une forme d’infralittérature; elle est exemplaire : «le roman pornographique sera analysé ici comme le roman même, mis à nu […], révélé […] dans son épure.»

Si l’on juge cette littérature à l’aune du réalisme, l’on reconnaîtra, postule Goulemot, qu’elle est le «modèle caché de toute littérature narrative» : le livre pornographique n’est-il pas celui auquel croit fermement le lecteur ? Ne vise-t-il pas à faire disparaître le fossé entre ce qui est représenté et celui qui lit ? Il doit «faire prendre [au lecteur] l’imaginaire pour le vrai, avec toutes les conséquences physiques produites par une telle confusion». Les effets qu’il souhaite créer sont d’abord physiologiques, mais ils instaurent de ce fait même un rapport ambigu au livre. Cet écrit «oblige le lecteur à sortir du monde imaginaire pour imposer la loi du livre au monde réel», car il est «incapable de satisfaire le désir qu’il a fait naître».

Dans l’ensemble (limité) des moyen narratifs dont dispose l’écrivain pornographique, il en est un qui donne sa spécificité au genre : la représentation du regard. L’«énonciation pornographique» exige «la conscience d’une théâtralisation de la séduction. Présence et mise en scène du corps sexué, mais présence aussi du regard qui perçoit, scrute et se trouble.» L’«effet optique» naît de la constitution de tableaux vivants qui sont autant d’appels au lecteur «pour qu’il adopte le recul suffisant pour bien voir, admirer et scruter». La littérature «d’effraction» nécessite une «délégation multipliée du regard»; pour reprendre un des bons mots de l’auteur, on dira que «les amoureux ne sont jamais seuls au monde».

Le corpus étudié n’est pas toujours celui auquel on s’attendrait. Ainsi, Sade n’est à peu près pas présent, mais cette absence est justifiée de façon convaincante : il n’est pas pornographique, notamment parce que ses œuvres, bourrées de passages philosophiques, sont «mixtes» et que le récit érotique, par souci d’efficacité, refuse la mixité. Sont également étudiés des «textes pornographiques impurs» (!), ceux qui ont échoué dans leur tentative pornographique ou qui ont brouillé les traits du genre. «L’écriture pornographique implique une stricte focalisation des moyens mis en œuvre : c’est là son contrat et la condition de son efficacité textuelle et extratextuelle. Tout ce qui ne sert pas une telle fin éloigne du genre.» Ceci dit, on trouve évidemment parmi les textes commentés les «classiques de la littérature interdite», de même que des romans d’écrivains légitimés aujourd’hui, Restif de la Bretonne (une des analyses les plus fortes est consacrée à Monsieur Nicolas) et Diderot (on peut toutefois s’interroger sur les rapports de Jacques le fataliste avec le roman réaliste). L’érotique joue enfin un grand rôle dans les écrits politiques qui précèdent et accompagnent 1789, comme en témoignent, dès leur titre, les Fureurs utérines de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI ou la France foutue.

Goulemot, qui s’intéresse à tous les aspects de l’objet-livre (illustration, page de titre, noms d’auteurs, fiction des imprimeurs et des lieux d’édition, etc.), n’est pas sans faire remarquer que la toilette typographique des textes pornographiques laisse souvent à désirer. Ironie du sort, son ouvrage est bourré de coquilles… On le déplorera d’autant que cette étude, tant par son sujet que par la perspective qu’elle développe, est particulièrement féconde.

«Les gynographes»

Jean-Noël Vuarnet n’a pas la prétention de tout dire du XVIIIe siècle. Publié dans une collection dont le titre indique assez quelle est la perspective retenue, son livre, richement illustré, propose, sans s’astreindre à une trop rigide chronologie, de parcourir le siècle à la recherche de grandes figures : la femme, le gynographe (l’écrivain de la femme). Collection «de courtes et semi-biographiques “mélodies mémoratives”», le texte est une galerie de portraits précisément orientés : le Joli Temps est «en tout incroyant», en art comme en amour.

Toutes les histoires littéraires font une place, ne serait-ce que marginale, à des personnages comme mesdames de Pompadour et du Barry ou aux dames qui tenaient salon; Vuarnet est peut-être le premier à leur donner autant d’importance. Plusieurs pages sont consacrées aux maîtresses de Louis XV, ainsi qu’à madame du Deffand et à mademoiselle de Lespinasse, et aux prostituées et «entretenues fastueuses». Ce Joli Temps était celui où les femmes faisaient ou défaisaient les carrières des artistes; on ne cesse de le rappeler.

De plus, ces artistes ont parlé de la femme, quand ils ne la faisaient pas parler. Ce fut le cas de Rousseau, Hamilton, Lesage, Marivaux, Duclos, Crébillon, Prévost — tous gynographes. Vuarnet les distingue des pornographes qui les suivront : auteurs de «poèmes bordeliers», de «fantaisies vénériennes» ou de «gaudrioles foutatives rimées», puis des classiques de la pornographie, le Portier des Chartreux ou Thérèse philosophe.

Le thème de l’œil, sans être aussi central que chez Goulemot, apparaît fréquemment sous la plume de Vuarnet. Le chapitre sur les Mémoires de Saint-Simon a pour objectif de démontrer que le duc est «un œil plutôt qu’une intériorité» : le spectacle qu’il peint si minutieusement est celui du monde, pas celui de son âme. Le «ressort secret» du théâtre de Marivaux est «l’espionnage sentimental» : pour savoir si l’on est aimé, il faut voir sans être vu. Décrivant les mécanismes de la censure, Vuarnet insiste sur la «volonté panoptique» du pouvoir royal : si le XVIIIe siècle promeut un «idéal de visibilité», c’est celui du «paradis surveillé» par les mouchards («l’œil du Maître»).

Cet ouvrage est, on le voit, riche de pistes de lecture. Il importe cependant de noter que sa consultation, à cause de nombreuses erreurs factuelles, est un exercice constamment périlleux. Il ne saurait être question pour quiconque de se contenter de ceci comme introduction au XVIIIe siècle : le chapitre sur Diderot, par exemple, contient plus de quinze erreurs (titres fautifs, dates erronées, noms écorchés, etc.); ailleurs, l’auteur fait se rencontrer Voltaire et Locke en 1727 (mais ledit Locke est mort en 1704…). Chez Vuarnet, le travail documentaire a été nettement plus bref que la réflexion.

Tout voir

Selon François Bott, l’essai serait «la meilleure spécialité française avec le roman bref et la littérature épistolaire». À la liste des écrivains qui constituent la tradition du genre (La Boétie, Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal), il propose d’ajouter le nom de Fontenelle, même si celui-ci est peu pratiqué de nos jours. Alliant la clarté, la légèreté et l’ironie à la pratique du doute méthodique, du refus de toute illusion et de la curiosité, celui qui a été de l’Académie française et de l’Académie des sciences serait porteur d’un certain nombre de valeurs littéraires et philosophiques bien hexagonales. Bott, dans ses «Esquisses» de portrait, se réclame de la tradition essayistique dans laquelle il inscrit le vulgarisateur des Entretiens sur la pluralité des mondes. L’intimité de cette lecture rejoint la «participation affinitive» pratiquée par Vuarnet (qui a un chapitre sur le «secrétaire de Saturne»).

De Fontenelle, les manuels ne manquent jamais de noter qu’il a presque été centenaire : né en 1657, il meurt 32 jours avant d’avoir 100 ans. Cette longévité lui a valu de connaître les Corneille et Voltaire, madame de Sévigné et madame du Deffand, les règnes de Louis XIV et de Louis XV, Phèdre et le Jeu de l’amour et du hasard. Homme de deux siècles, Fontenelle a tout vu : du XVIIIe, il annonce (et pratique, avant la lettre) l’esprit philosophique; du XVIIe, il n’oublie jamais les leçons de finesse. S’il est un «entremetteur», c’est que sa vocation était «de faire se rencontrer les espèces les plus diverses : les Anciens et les Modernes, les Circassiennes et les philosophes, les morts récents et les défunts de jadis… Il a ménagé les premières entrevues entre le vieux XVIIe siècle et le jeune XVIIIe.»

Voulant réhabiliter Fontenelle, voire en faire un modèle pour les intellectuels actuels, l’auteur a choisi, plutôt que l’analyse de ses œuvres et la biographie traditionnelle, de placer son sujet au milieu d’une galerie de personnages (des femmes surtout : madame de Tencin, madame de Staal-Delaunay) et de se créer un Fontenelle qui serait son contemporain à lui. Ainsi, au cours d’une discussion avec une prostituée durant un vol Bangkok-Paris, il évoque le nom de Fontenelle et compare l’écrivain à Lao-tseu. Le récit d’un fait divers des années 1980 permet un développement sur le physique de Fontenelle, né vieux, puis rajeunissant, avant de finalement faire son âge. Les souvenirs de Bott, ses rêves, ses lectures (Sénèque, Giraudoux, Svevo, Baudelaire), tout concourt à un portrait personnel et actuel, mais empreint de nostalgie : «J’envie cette époque où le goût littéraire prévalait sur les rivalités et les arrière-pensées. […] Les Français de cette fin de siècle se privent trop souvent du bonheur d’admirer.» Ce n’est pas le cas ici.

Dans un autoportrait de 1681, Fontenelle se peignait «passionné, mais autrement que tout le monde». Cette passion, trait individuel inscrit dans une esthétique et un art de vivre collectifs, Goulemot, Vuarnet et Bott en révèlent les manifestations dans diverses formes d’expression. Ils contribuent non seulement à une histoire des plaisirs, mais à une réflexion sur l’art de les voir — hier comme aujourd’hui.


Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon

Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’;utilisation commerciale 4.0 international.