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Benoît Melançon, «En bref : Pour toujours / Gérard Guégan», Spirale, 51, avril 1985, p. 10. Pour toujours. Roman de Gérard Guégan, Paris, Grasset, 1984, 377 p.
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Le héros de Pour toujours est un écrivain français exilé aux Etats-Unis qui, pour gagner sa vie, transporte des cadavres pour une entreprise de pompes funèbres. Retrouvé et interrogé par une jeune journaliste qui recherche une tante disparue, tante dont il a déjà été l’amant, Richard Jacquet décide de rentrer en France pour liquider son passé et faire face aux cadavres qu’il traîne depuis treize ans, ceux de ses espoirs romantiques. Son exil lui ayant appris à faire taire ses passions et à se libérer du mythe de la vérité absolue, l’ex-militant désemparé peut renaître à l’action et à l’amour : «Richard parvenait à se débarrasser de son ultime ennemi, qui n’était autre que lui-même.»
En France, Jacquet retrouve des amis perdus de vue depuis de nombreuses années. L’un est sculpteur et philosophe politique à ses heures : devenu aveugle, il est poignardé par un jeune amant. Une autre amie, la tante de la jeune journaliste, est passée à l’Est suite à une sombre histoire d’espionnage où la drogue joue un rôle important. Un dernier ami travaille pour le Mossad israélien après avoir milité chez les communistes français. Jacquet lui-même avait quitté la France pour des raisons politiques. On le voit, c’est la politique qui fait tenir le roman de Guégan, plus précisément le marxisme sauce sixties. Il est la toile de fond de ce roman-reportage sur les années qui ont amené Mai 1968 et sur la désillusion de ses acteurs quinze ans plus tard. Luttes de tendances, discussions, manifs. terrorismes récupérations : tout y est.
Mais puisqu’il y a chez Guégan un peu de Malraux, le Malraux des années vingt et trente, l’intrigue ne saurait être uniquement politique. La mystique est aussi mise à profit dans plusieurs pages consacrées au karaté, ainsi que l’esthétique (les personnages sont écrivains, artistes, journalistes, étudiants). C’est, comme il se doit, intellectuel et mondain, parisien et international. On se moque d’Elsa Triolet en revenant d’une réunion de cellule et d’Aragon en allant voir un vieux western à la Cinémathèque. Au cours d’un dîner chez Malraux (encore) ou d’une rencontre d’un poète plus bukowskien que nature, on discute art, politique, philosophie. De plus, comme le dit le titre d’un livre précédent de Guégan, La vie est un voyage : on visite New York et Los Angeles, l’Espagne et l’Allemagne, et surtout Paris, point d’ancrage du récit, lieu de la mémoire vivante.
La chronique de Guégan rappelle Maryse de Francine Noël : même effervescence des années folles, même désillusion de l’époque actuelle qui, selon un personnage de Guégan, se résume en «trois D» : «désabusé», « déçu»,« déserteur» , même reconquête de soi. Point de nostalgie : il s’agit de blessures encore ouvertes Mai 1968 est entré dans la légende «et la légende est ennemie de la vie». Plus que chez Noël, le récit est déconstruit dans le temps (1961, 1967, 1983, etc.) et dans l’espace (Lequeito, Munich). Malgré l’impression de déjà-lu, on se laisse emporter par la fiction : c’est intelligent, sans aucun doute, plein de clins d’il à des personnages publics et à des modes littéraires, archiconscient des techniques narratives. Mais on est finalement déçu : des étincelles, quelques envolées et autant de passages à vide ne font pas un grand roman. Tout au plus rappellent-ils le souvenir d’un autre Guégan : lisez La vie est un voyage.
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