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Benoît Melançon, «Les journaux sont formidables», Spirale, 91, octobre 1989, p. 8.
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The Gazette est un journal dont l’objectivité et la subtilité ne sont plus à démontrer. Ainsi, ses éditeurs ont demandé à Gérard Pelletier de rendre compte de Moi, je m’en souviens de Pierre Bourgault (Stanké, 1989). On ne s’étonnera pas de voir que Pelletier, tout en signalant les qualités de prosateur de Bourgault, ne prise guère sa pensée pour en prendre le contre-pied, il va jusqu’à défendre la mémoire de René Lévesque ! On s’intéressera davantage à un des reproches qu’adresse Pelletier à Bourgault, car il est d’un réel intérêt pour la société québécoise d’aujourd’hui : l’ex-ministre déplore que Bourgault ait «curieusement» choisi d’utiliser, pour parler des anglophones du Québec, l’expression «les Anglais», «comme le faisaient les francophones il y a cinquante ans». Derrière cette question lexicale on peut voir s’en profiler une autre, combien plus importante : ces anglophones ont-ils changé ? Quelques événements récents, et leur traitement dans les quotidiens montréalais, soulèvent à cet égard de troublantes interrogations.
Quelle liberté ?
Le numéro 183 de la revue Liberté («Strangers in Paradise / Étranglés au Québec. Seize intellectuels anglophones s’expriment») est consacré à la position des Anglo-Québécois devant la loi 178. Les journaux ayant accordé plus d’importance à cette livraison de la revue qu’aux précédentes, il n’est pas inintéressant de voir le traitement qui lui a été réservé.
La Presse consacre deux articles à la revue. Dans le premier, Pierre Vennat aligne des citations choisies au hasard et juge que les auteurs ont écrit «au meilleur de leur connaissance» et que les textes sont «tous dignes d’être lus». Dans le second, Jean Basile se dit frappé par «la diversité des origines des Anglo-Québécois présents dans cette livraison» et considère qu’il n’y a «rien d’étonnant» à ce que tous les collaborateurs, sauf un, «n’acceptent aucunement l’assimilation totale au français». Après avoir souligné la persistance de la «crainte» des anglophones devant le nationalisme québécois, Basile conclut que les questions soulevées, «pour ne pas être inconnues, restent vivantes, dites avec feu et, parfois, non sans humour, anglais oblige». Dans le Devoir, sous le titre «Le beau risque», Yves Jubinville, qui est sévère au sujet de quelques contributions, reste nuancé : «À cette initiative devront succéder d’autres échanges si l’on souhaite, un jour, non pas tant se mettre d’accord mais à tout le moins s’entendre sur le sujet de la discussion » Or, il n’est pas sûr que les nuances aient ici leur place.
Bien que Basile et Jubinville aient noté le dessein polémique de Liberté, ils ne se sont pas interrogés plus avant sur les conséquences de ce choix. Pourtant, en publiant les textes reçus sans les soumettre, de toute évidence, à leurs critères habituels de sélection, les gens de Liberté ont donné la preuve non pas tant de leur goût de la polémique que d’une démission intellectuelle inquiétante. Il convient en effet de s’interroger sur la décision de publier des textes où, pour ne prendre que quelques exemples, le Québec est présenté comme une société d’essence fasciste en attente d’un chef charismatique, où la langue française est jugée inférieure par essence à l’anglaise (Henry Beissel), où les anglophones sont invités à la désobéissance civile (Louis Dudek) et où la xénophobie est décrite comme un trait de la société québécoise (Beissel, Gretta Chambers, Trevor Ferguson, Gordon Sheppard). Devant le mépris affiché dans certains des textes, surtout celui de Beissel, on reste abasourdi. Par ailleurs, on aurait tort de croire que l’outrance de quelques-uns des rédacteurs invités de Liberté n’est que rhétorique; elle trouve au contraire des échos fort précis dans une minorité qui, non seulement se fantasme opprimée, mais raille de plus les aspirations de la majorité. Exemple : un certain Patrick Fitzgerald constate fort sereinement, dans la Presse du 27 juillet, que «les entreprises [qu’il] honore de [sa] clientèle sont celles qui ont toujours violé la loi 101», puis répond à la question : «Qui parle en mon nom ?» par : «Les gens de Liberté, oui»
«La liberté est risquée, surtout quand elle est la liberté de l’autre», lit-on dans la «Présentation» de «Strangers in Paradise». Les journaux, tout pleins de bonne volonté, ont insisté sur cette largeur d’esprit. Aucun n’a remarqué qu’elle était le fait des seuls francophones, la majorité des anglophones ayant collaboré à Liberté étant manifestement plus intéressée à la défense du statu quo qu’à une ouverture au Québec francophone. C’était retenir le projet explicite de Liberté, celui d’une interrogation sur les anglophones («Nous ne les connaissons guère, et nous nous complaisons dans notre ignorance»), pour mieux passer sous silence le désir de provoquer qui anime la revue et son refus des choix intellectuels et politiques. Une conclusion aurait dû s’imposer aux journalistes : ce numéro de Liberté ne vaut pas de la crotte d’iguane.
Le regard de l’autre
La presse québécoise n’a pas été la seule à rendre compte de Liberté : le New York Times du 4 juillet consacre un texte au dernier numéro de ce que le journaliste Paul Lewis appelle «Quebec’s leading cultural review for French-speaking readers» (le titre de l’article est à lui seul un programme : «Quebec’s English Speakers Protesting Minority Status»). Lewis est lui aussi sensible à l’ouverture de Liberté, et ce d’autant plus que François Bilodeau, parlant au nom du comité de rédaction, a défini en entrevue son projet comme étant celui de jeter des ponts vers la communauté anglophone. Dans la même édition du Times, Lewis fait l’éloge à mots couverts du fédéralisme trudeauesque et dresse du Québec un portrait fort peu flatteur, particulièrement en ce qui concerne la politique linguistique gouvernementale. Il cite à cet effet un passage du texte de Witold Rybczynski dans Liberté, où ce fin professeur de McGill parle de Montréal comme d’un Beyrouth linguistique (Il est difficile de se réjouir de ce que la référence au Liban remplace celle souvent entendue, aujourd’hui comme hier, et jusque dans les pages de Liberté, à l’Allemagne nazie.) Est-il besoin de préciser que les positions des Québécois francophones n’étaient pas défendues dans les articles ? Tant dans leur façon d’interpréter que de rendre les faits le Times a dû faire paraître un correctif portant sur trois éléments des articles de Lewis , ces textes révèlent un Québec anglophone refusant l’intégration au Québec francophone. Que la Délégation du Québec ait répondu en page éditoriale aux deux articles ne changera rien à l’image négative du Québec donnée par un des quotidiens les plus prestigieux des États-Unis.
Ceci dit, il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin que New York pour voir que le regard de l’autre anglophone pose problème. Le journaliste montréalais William Weintraub a fait paraître en 1979 un roman satirico-politique, The Underdogs, qui ne pèche pas par excès de subtilité. Vingt ans après son indépendance, le Québec est un pays marxiste soutenu financièrement par les pays de l’Est et dans lequel la pauvreté règne, surtout chez les anglophones opprimés (le titre les désigne) qui sont parqués dans le Sud-Ouest de Montréal. Un groupe terroriste, l’«Anglo Liberation Army», enlève un ministre le jour de la célébration du 20e anniversaire de la séparation. Malgré la loi des mesures de guerre, le gouvernement cède aux exigences des ravisseurs : leur manifeste est lu à la télévision, puis on les met dans un avion pour Londres. Leur projet politique est de créer un Québec anglophone indépendant, constitué du West Island et des Cantons de l’Est. On retrouve des signes de la modification radicale de la société québécoise jusque dans l’onomastique : l’Université McGill est devenue l’«Université Maurice-Duplessis», et Westmount Square, «Le Parizeau».
C’est par la controverse entourant la possibilité de présenter au Centaur une adaptation théâtrale de son roman par Weintraub lui-même que ce texte de politique-fiction est revenu sous les feux de l’actualité en 1989. L’administration du théâtre, par l’intermédiaire de Maurice Podbrey, a finalement décidé de ne pas présenter la pièce, la metteure en scène pressentie, Elsa Bolam, s’étant retirée du projet, selon Gilles Lamontagne de la Presse, «à la suite des réactions très négatives des comédiens anglophones» qui craignaient de blesser le public francophone. Plusieurs personnes ont évidemment crié à la censure, dont le Montreal Daily News qui en a fait sa manchette le 16 mai (en un seul mot : «Censored»). L’auteur a dénoncé cette «manifestation de lâcheté anglophone» et expliqué que sa pièce était une «défense de la démocratie et des droits individuels». Dans la Presse du 1er juin, le romancier Jacques Renaud, seul «intellectuel» francophone qu’ont réussi à exhumer les frustrés de la loi 178 pour les défendre, a lui aussi exprimé son dégoût de la censure en associant le nom de Weintraub à ceux de Martin Scorcese, Françoise Loranger, Denise Boucher et Salmon Rushdie ! Or, pas plus Renaud que les journaux ayant rapporté la nouvelle ne semblent s’être rendu compte que les comédiens qui ont contesté la pièce sont anglophones et que, si censure il y a, cette censure est le fait d’anglophones parlant au nom des francophones qu’on a peur de blesser. Une interprétation sereine du roman de Weintraub n’est certes pas chose acquise; il reste néanmoins que la possibilité même de cette interprétation est empêchée par des anglophones, au nom des intérêts présumés des francophones. La condescendance est historiquement bien ancrée.
La poisse linguistique bourassienne
À des degrés divers, les événements rapportés ici se rattachent tous au débat linguistique. Le numéro de Liberté et les articles du New York Times témoignent spécifiquement de la volonté de connaître les réactions des anglophones à la loi 178. On peut penser sans risque de se tromper que la direction du Centaur a retiré The Underdogs de l’affiche à cause de la tension créée par la promulgation de cette loi. C’est dans un long texte sur la langue que Pierre Bourgault vilipende les anglophones du Québec. L’impossibilité chronique de Robert Bourassa à penser la langue ne cesse de le hanter : comme le note Bourgault, «Sans s’en apercevoir, M. Bourassa a confirmé [avec la loi 178], ne fut-ce que partiellement, le Québec unilingue français. [ ] C’est ce que les Anglais ont bien compris. Le message est clair : le français peut encore avancer, il ne peut plus reculer.»
Pour Bourgault, «nos Anglais» refusent toujours, après bientôt trente ans de «Révolution tranquille», de se fondre dans le «creuset» francophone et préfèrent se définir comme membres d’une minorité opprimée. Mais peut-on parler d’oppression ? Cela est fort douteux si l’on situe celle-ci dans une perspective québécoise, et carrément abusif dans l’ensemble nord-américain : les anglophones peuvent compter sur deux quotidiens, deux chaînes de télévision, près de la moitié des stations de radio, un réseau d’institutions éducatives, caritatives et de santé toutes choses dont rêvent les francophones hors-Québec. On connaît de plus la perméabilité du Québec à la culture américaine. Toutes les minorités ne sont pas également minoritaires.
La presse n’a retenu des événements récents que l’ouverture d’esprit des gens de Liberté et la peur de blesser les francophones de ceux du Centaur. Elle a évité d’aborder deux aspects fondamentaux du problème : le refus, toujours réel en 1989, de plusieurs Anglo-Québécois d’accepter non seulement leur statut de minoritaires mais surtout les conséquences aussi bien quotidiennes qu’intellectuelles de ce statut, et la nécessité pour les Québécois francophones de ne pas confondre ouverture et mollesse. S’il est vrai que la société québécoise ne saurait se faire sans les anglophones qui la composent, il est tout aussi vrai que cette société ne pourra se faire en laissant sans réponse les attaques de quelques-uns contre certaines de ses valeurs essentielles : le respect des minorités, la tolérance, l’ouverture critique aux autres. Il est par ailleurs superflu de s’interroger sur la représentativité des intellectuels publiés par Liberté ou des administrateurs du Centaur : qu’il y ait des exceptions à la règle, on ne saurait en douter. Pourtant, au moment où un hurluberlu de la Rive-Sud placarde sa maison de slogans antifrancophones et où un thanatologue de Huntingdon veut saisir l’ONU des lois linguistiques québécoises, on est en droit de se demander si les exceptions ne font pas, justement, que confirmer la règle.
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