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Anne Lemonde, les Femmes et le roman policier, 1984, couverture

Benoît Melançon, «En bref : les Femmes et le roman policier : anatomie d’un paradoxe / Anne Lemonde», Spirale, 53, juin 1985, p. 5.

Les Femmes et le roman policier. Anatomie d’un paradoxe d’Anne Lemonde, Montréal, Québec/Amérique, coll. «Littérature d’Amérique. Essai», 1984, 258 p.

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On peut lire l’étude d’Anne Le-monde de deux façons. Si on l’aborde comme un chef-d’œuvre-d’humour involontaire, on s’amusera ferme : ce livre est un répertoire de perles. On y apprend que «le premier paragraphe» de Toutes à tuer «a l’honneur d’ouvrir le recueil»; que, dans tel roman de Chester Himes, il y a «Escalade vers le bas»; que Simenon «campe ses romans durs en Belgique, en France ou ailleurs»; que les femmes victimes «s’illustrent […] dans les fonctions de victimes». Cette étude fera le bonheur de tout lexicographe. Prenons les adjectifs : une atmosphère sexuelle peut être «excisée», des thèmes «affiliés», une sexualité «râpeuse», «aride» ou «égrugée», des personnages «caverneux» ou «métalliques», des lèvres «celées», des descriptions «fondantes», une thèse «acrimonieuse», et, last but not least, des forfaits «pétaradants». L’auteure, qui croit que multiplier les phrases nominales ou verbales c’est avoir du style, s’en donne à cœur joie avec les verbes : certaine héroïne n’est pas prête à «s’aplaventrir», telle autre peut «s’éterniser pendant quelques pages», des romans «résident» en France, Ripley «remorque un trauma», Dupin refuse de «s’importuner de la présence d’une femme», «temporiser» est utilisé transitivement et j’en passe. La fausse correction («décéder» pour mourir) et la préciosité («misonéiste », «monitoire», «étisie») ne laissent aucun doute : ce livre a été rédigé avec un dictionnaire de synonymes et le Petit Robert — ce qui n’empêche pas l’auteure de prétendre que Demouzon est un «recoin à lui seul, dans le polar des dernières années». Un chef-d’œuvre «immarcescible», dirait Lemonde.

On peut, d’autre part, lire cette étude comme une mauvaise dissertation. L’auteure met 258 pages à prouver que les fictions policières ne proposent pas aux femmes de «modèles révolutionnaires», mais qu’elles ont quand même des lectrices (ce serait le «paradoxe» du sous-titre). Ce sujet, intéressant en soi, méritait mieux. Dire que les personnages féminins du roman policier sont presque toujours des stéréotypes n’est ni original ni vraiment stimulant. L’auteure aurait dû mettre dans ce texte un peu moins de sympathie et un peu plus de rigueur. La structure est scolaire et répétitive, la théorie mal assimilée (quand elle est connue), la lecture souvent fautive (de Westlake, par exemple). Comment prendre au sérieux un livre où il est écrit, en 1984, qu’«Il vaut mieux, dans certains milieux hautement intellectuels par exemple, ne pas afficher un engouement trop prononcé pour cette littérature dite de masse» ? Reprendre un tel cliché est aussi bébête que de rapprocher Dostoïevski, Mauriac, Victor-Lévy Beaulieu, Stendhal, Camus, Anne Hébert, Balzac et Hugo du récit policier parce que leurs œuvres mettent en scène des crimes (pour quoi pas la Bible tant qu’à y être ?). Résumé de contenus, psychologisme, sociologisme, biographisme (quand ce n’est pas tout simplement du potinage), évocations («je me souviens…»), jugements de valeur, mauvais choix de citations, absence de chronologie : ce défonçage de portes ouvertes n’a même pas le mérite d’être une lecture. Et la couverture est atroce. Immarcescible, je vous dis.


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