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Benoît Melançon, «Le cabinet des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 46, 2020, p. 203-205. Sur les lettres humaines.

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Et si vous étiez vous-même une lettre ? Pas une table d’écriture, comme dans la lettre XLVII des Liaisons dangereuses de Laclos, ni une boîte aux lettres, comme dans la Folle de Maigret de Simenon («Le barman. Il leur sert de boîte aux lettres»), mais une lettre en bonne et due forme.

Qui dit lettre dit écriture. Dans le Calligraphe de Voltaire de Pablo de Santis (2001; tr. fr. 2004), Dalessius, le calligraphe du titre, est engagé au début de sa carrière, à Paris, par «La maison Siccard». La spécialité de la maison ? Écrire des lettres sur le corps de jeunes femmes. Dalessius est troublé, lui qui n’avait «jamais regardé de femme nue» jusque-là, sauf dans les livres (la Guirlande d’Aphrodite, des traités d’anatomie) : «je m’efforçais d’éviter le tremblement de ma main». Il n’y arrive que partiellement :

J’essayais de penser à autre chose et je tentai de me concentrer sur le message, mais la rigidité des mots — conseils administratifs, informations sur des placements d’argent tracés en lettres hollandaises — qui contrastait avec la sophistication de l’écriture, semblait doter ces termes techniques de significations obscènes. Je tentai de dissoudre toutes mes pensées dans la lumière qui baignait le corps. Je regardai Mathilde comme si elle eût été un objet, à peine une surface, et j’y parvins le temps de tracer un t mais les ronds d’un R majuscule me ramenèrent à mon tremblement.

Malgré tout, ladite Mathilde est satisfaite : «Je ne me sens pas véritablement nue tant que je ne suis pas écrite.» Au soir de sa vie, le calligraphe, échoué dans quelque pays sud-américain, revient avec nostalgie sur cette expérience unique, malgré l’assassinat qui y est rattaché : «Je me dis quelquefois que ce furent les meilleurs de mes travaux; toutes ces lettres qui se sont perdues entre les draps, au contact de l’eau et du savon, ou sous une averse soudaine.» Il sera même un jour destinataire d’une de ces lettres vives, que lui adresse… Voltaire. (En matière d’épistolarité humaine, Dalessius évoque aussi la «poste nocturne», celle qui livre les cadavres aux quatre coins de la France, ces «transports funéraires».)

Qui dit lettre dit transit postal, fût-il inattendu. Jules Verne l’a bien vu, qui, dans les Enfants du capitaine Grant (1868), fait apparaître «un objet très-curieux», «un petit garçon de huit ans, vêtu d’habits européens». Ce «jeune indigène» a sur le dos un «écriteau» portant l’inscription «Toliné, / To be conducted to Echuca, / Care of Jeffries Smith, Railway / Porter, prepaid». Comment réagit Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, «secrétaire de la Société de Géographie de Paris, membre correspondant des Sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de l’Institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales», le type même du savant distrait, devant cette étrange façon de faire ? «Voilà bien les Anglais ! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant comme un colis ! Ils l’enregistrent comme un paquet ! On me l’avait bien dit, mais je ne voulais pas le croire» (deuxième partie, chapitre XIII).

Paganel n’aurait peut-être pas dû réagir ainsi. Si l’on en croit le Smithsonian Magazine du 14 juin 2016, la pratique de l’envoi d’enfants par la poste a en effet connu un certain succès, du moins médiatique, au début du XXe siècle, surtout dans les zones rurales des États-Unis. Un adulte, Reg Spiers, a tenté une chose semblable en 1964, en se postant lui-même, de la Grande-Bretagne vers l’Australie — avec succès. Cinquante ans plus tard, Julie et Marcus McSorley ont tiré un ouvrage de l’aventure de Spiers, Out of the Box. The Highs and Lows of a Champion Smuggler. Des Anglais, des États-Uniens, un Australien : les Anglo-Saxons font confiance au service postal. (Les Québécois Iris Boudreau et François Papillon, dans leur dessin animé «Le timbre», de la série «La liste des choses qui existent» [2019], témoignent, il est vrai, de la même confiance.)

Qui dit transit postal dit cachet. Écoutons Mesnilgrand, un des personnages de la nouvelle «À un dîner d’athées», que fait paraître Barbey d’Aurevilly dans ses Diaboliques en 1874.

La Pudica, terrassée, était tombée sur la table où elle avait écrit, et le major l’y retenait d’un poignet de fer, tous voiles relevés, son beau corps à nu, tordu, comme un serpent coupé, sous son étreinte. Mais que croyez-vous qu’il faisait de son autre main, Messieurs ?… Cette table à écrire, la bougie allumée, la cire à côté, toutes ces circonstances avaient donné au major une idée infernale, — l’idée de cacheter cette femme, comme elle avait cacheté sa lettre, — et il était dans l’acharnement de ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d’amant perversement jaloux ! — Sois punie par où tu as péché, fille infâme ! — criait-il. Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait plus, et c’était le pommeau de son sabre qu’il enfonçait dans la cire bouillante et qui lui servait de cachet !

Le major Ydow fait payer cher à la Pudica la lettre qu’elle a rédigée et qu’il a surprise sur sa table. Mesnilgrand sort alors du placard où il était caché : «Je bondis sur lui; je ne lui dis même pas de se défendre, et je lui plongeai mon sabre jusqu’à la garde dans le dos, entre les épaules, et j’aurais voulu, du même coup, lui plonger ma main et mon bras avec mon sabre à travers le corps, pour le tuer mieux !» Au récit qu’il vient d’entendre de la bouche de Mesnilgrand, l’abbé Reniant répond par sa mémoire épistolaire : «Eh ! mais c’est l’aventure d’Abailard, transposée à Héloïse !» Où la culture vient masquer l’horreur.

Séjournant en Nouvelle-France, Louis-Antoine de Bougainville note ceci dans son Journal en date du 25 avril 1757 : «On leur a recommandé [aux Iroquois] de rapporter des lettres vivantes, c’est-à-dire des prisonniers.» Toutes les «lettres vivantes» ne sont pas des prisonniers; toutes sont de chair.

P.S.—Voilà pour les humains. Mais les animaux ? demanderont les amis des bêtes. En 2019, la police du comté de Vulcan, dans la province canadienne de l’Alberta, a arrêté une femme qui, deux fois, avait mis des animaux de compagnie à la poste — avec un affranchissement suffisant. Précision du quotidien montréalais la Presse au moment des faits : «Le site web de Postes Canada indique que les animaux vivants ne peuvent être postés que si l’expéditeur a conclu une entente avec la poste avant l’envoi. Les abeilles, les poussins d’un jour et les œufs à couver, les parasites, les sangsues et certains autres petits animaux à sang froid peuvent être envoyés par la poste sous certaines conditions.» Jill Marshall avait plutôt posté deux chiots et un chaton. On ne l’y reprendra plus.


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