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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 38, 2012, p. 215-217. Sur les
lettres improbables.
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Du papier, une enveloppe, un timbre; envoi, réception, réponse : que du banal. Les choses ont changé, plus ou moins, avec le pneumatique, le télégramme, la télécopie, le courriel, le chat, les textos, Facebook, Twitter en attendant la prochaine transformation de nos modes de circulation de l’écrit personnel. Mais il est des façons de correspondre bien plus improbables que celles-là.
Un rouleau de printemps peut-il être une lettre ? Le narrateur de la nouvelle «Le gâteau» de Christian Gailly ne le croyait pas; il a dû changer d’avis (la Roue et autres nouvelles, Éditions de Minuit, 2012). Parce qu’il s’ennuie, il décide de cuisiner : «Je me suis dit tiens, je vais faire un gâteau pour la voisine d’en face, ça fera plaisir à sa marmaille.» Il le lui porte, mais ils ne peuvent pas en discuter : «Cette dame était indochinoise» et elle semblait ignorer le français. Son mari, en revanche, connaît cette langue. Comment le narrateur le sait-il ? C’est que, quelques jours après la livraison du gâteau, il reçoit, en guise de contre-don, cinq rouleaux de printemps. «J’ai mordu dans le premier. J’ai failli me casser une dent. J’ai recraché. Dans les débris mâchés j’ai trouvé un cylindre. J’ai aussitôt pensé à cette délicieuse coutume chinoise ou japonaise, je ne sais pas, enfin bref, j’ai ouvert le cylindre.» Il découvre dans chaque rouleau un cylindre, et dans chaque cylindre un morceau de papier. «Pour toute nourriture, cette phrase : MA COMPRIS ? TRANQUILLE FEMME LAISSEZ.» Double morale de cette histoire ? La première est linguistique : «Du petit nègre. Ça parle mieux que ça n’écrit.» La seconde, amoureuse : «L’indochinois mari nous faisait une crise de jalousie.» Lui et le narrateur resteront néanmoins «en très bons termes». Même dans le désordre, le message a été entendu.
Sainte Rose de Lima n’est pas indochinoise mais péruvienne. Plus précisément, «Isabelle de Florès dite Rose de Lima (1586-1617), canonisée en 1671, est la première sainte du Nouveau Monde» (c’est Wikipédia qui le dit). Comment intercéder auprès d’elle aujourd’hui qu’elle est morte depuis presque quatre siècles ? Dans son recueil de chroniques le Romancier portatif (Éditions Alto, 2011), l’écrivain québécois Nicolas Dickner décrit minutieusement la marche à suivre, itinéraire inclus («Un boulevard péruvien est une chose qui force le respect»), jusqu’au cloître de sainte Rose, au centre-ville de Lima.
Au pied de sa statue se trouve un puits, tari depuis longtemps, et qui s’enfonce à une vingtaine de mètres de profondeur. En y regardant bien, on découvre tout au fond un épais tapis de papiers, d’enveloppes et de cartes postales.
Voilà le truc : pour s’adresser à sainte Rose de Lima, il faut lui écrire. On griffonne ses souhaits, on plie le papier et hop : au fond du puits.
Cette sainte lettrée répond-elle ? Dickner ne le dit pas. C’est sûrement affaire de croyance.
Au Pérou, les lettres destinées au ciel pénètrent dans le sol; aux États-Unis, elles tombent du ciel et virevoltent au gré du vent. C’est du moins ce qui arrive autour du joueur de baseball que met en scène Don DeLillo dans sa novella intitulée Pafko at the Wall (1992), qui a servi de prologue à son roman Underworld (1997). Le 3 octobre 1951, au Polo Grounds de New York, le match le plus célèbre de l’histoire du sport national états-unien oppose les Dodgers de Brooklyn aux Giants de New York : les 154 matchs réguliers n’ayant pas permis de départager les équipes, une série de trois matchs supplémentaires est organisée, et c’est le 157e qui décidera de tout. Le Pafko du titre joue pour l’équipe de Brooklyn, qui perdra. Il est au mur («at the Wall») quand Bobby Thomson frappe la balle qui donne la victoire aux Giants, mais cette balle n’est pas la seule chose qui traverse l’espace autour de lui. Tout au long du match, les spectateurs le bombardent de papier.
Les feuilles volantes qu’on lui lance sont de nature variée : cartes de pointage déchirées, cartons d’allumettes, gobelets, serviettes de table, mouchoirs jetables (déjà utilisés), listes d’épicerie, talons de tickets d’entrée, journaux, contraventions, papier à cigarettes (et paquets de cigarettes), documents de travail, tickets de blanchisserie, enveloppes vides, emballages de glaces ou de gâteaux, pages de calendriers ou d’agendas, billets de banque, photos déchiquetées, papier de toilette en rouleau. Pafko baigne dans le papier («they have to be content to bathe him in their paper»). Il n’est pas le seul. Un homme dans les gradins laisse tomber une à une les pages de son exemplaire du magazine Life, et notamment ses publicités. Frank Sinatra et J. Edgar Hoover assistent au match : le premier reçoit sur la tête une photo d’Ava Gardner et de lui-même; le second, une reproduction du tableau le Triomphe de la mort de Brueghel, qui le fascine.
Dans cette pluie d’imprimés, il y a des lettres.
ils déchirent des lettres qu’ils gardaient depuis des années dans leurs portefeuilles, résidus d’histoires d’amour et d’amitiés de collégiens, c’est un joyeux rebut à présent, le désir intime des fans d’être liés à l’événement, interminablement, sous formes de raclures de fonds de poches, de déchets intimes, de choses dotées d’une identité rapportée (Actes Sud, 1999).
Cette grande messe sportive bouleverse tant les spectateurs qu’ils se défont de lettres conservées depuis de nombreuses années, les faisant suivre en quelque sorte à ce pauvre Pafko, qui n’est évidemment pas leur destinataire et qui ne les lira jamais. Rien ne leur importe plus, histoires d’amour comme d’amitié. Ils ont fait le deuil de leur propre réponse, mais pas celui de la trace, la leur, à ce moment-là de l’histoire américaine. Ils laissent sur le terrain, sans espoir de retour, ce qui leur a longtemps été cher. Une mémoire chasse l’autre.
Dans la vie de tous les jours, les papiers qui traînent sont souvent l’objet de querelles de voisinage. Aurélie Champagne a voulu immortaliser ces querelles dans le blogue collaboratif «Chers voisins», sous forme d’images. En un mot : «Vos mots d’ascenseur, de gardien, de syndic et autres voisins sont les bienvenus.» S’agit-il bien de lettres ?
Ce sont des textes, saisis à l’ordinateur ou calligraphiés, à la grammaire parfois originale, et destinés à des personnes précises : «Madame, Monsieur», «aux occupants», «Chers voisin(e)s», «Cher voleur», «Au sagouin», «Oh pauvre con» même si on ne connaît pas toujours leur nom. L’entrée en matière prend des formes diverses : «Bonjour», «Salut», «Hum hum», «Svp», voire «Attention», «Avis» ou «Dernier avertissement» (ce qui est plus inquiétant). Le ton des demandes, malgré quelques tentatives d’humour et d’ironie, est rarement avenant : on écrit peu à ses voisins pour les remercier ou les féliciter. La deuxième personne du singulier paraît moins employée que celle du pluriel : on trouve donc «Je comprends votre besoin naturel d’assouvir votre libido», «Hier soir, j’ai été dérangé lors de vos devoirs conjugaux», «Nous vous remercions de participer à la croissance de la population» et «Si je t’attrape : je t’égorge». Les formules de salutation sont polies («Merci de votre attention», «Cordialement», «Merci à l’avance», «Merci de votre compréhension», «Amicalement»), mais pas seulement («À bon entendeur», «Qu’on se le dise»). Les textes sont accompagnés d’images (dessin ou photo) : chien (méchant), chat (perdu), bébé éléphant (égaré), doudou (orphelin), preuve d’un méfait (scabreux, voire excrémentiel), Gérard Depardieu (le poing levé). Ces récriminations en tous genres sont parfois signées : «La copropriété», «Le conseil syndical», «Votre dévouée voisine», «Des voisins conciliants et amicaux», «Votre gardienne», mais aussi «Un locataire en colère» et «Des voisins exaspérés», quand ce n’est pas tout simplement «Les autres». Tous les post-scriptum ne sont pas pacifiques : «Avez-vous jamais vu Delivrance ?». Les réponses, car elles sont fréquentes, ne sont guère plus délicates que les demandes, l’insulte le disputant à l’injure. Ça joue dur dans les entrées d’immeuble en France. Pourtant, on dialogue, entre absents, et par écrit, en tentant généralement d’y mettre les formes.
Les voies de l’épistolaire sont parfois bien obscures.
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