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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 45, 2019, p. 323-324. Sur les lettres qu’on se lance.
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«Les gens ne s’écrivent pas
lorsqu’ils sont ensemble,
c’est une évidence.»
Jean-Philippe Chabot, le Livre de bois, 2017
Se parler ou ne pas se parler : telle est la question.
Dans le Chat (1967), un des romans particulièrement noirs de Simenon, la réponse est toute trouvée.
Émile Bouin, 73 ans, et Marguerite Doise, 71, se sont épousés, l’un et l’autre en secondes noces. Ce n’était pas une bonne idée. La situation n’était pas rose au départ, mais elle dégénère d’un coup, quand Émile découvre Joseph, son chat, empoisonné. Il n’en démordra pas : c’est elle qui l’a tué. (Dans l’adaptation cinématographie de Pierre Granier-Deferre, en 1971, le chat s’appelle Greffier et les époux, Clémence et Julien Bouin. Ils sont joués par Jean Gabin et Simone Signoret.)
De ce jour, et pendant des années, mari et femme, ce «vieux couple défraîchi», ne se parleront plus. Pour communiquer, ils s’écriront des «billets» sur des bouts de papier. Ils se les lanceront, ils les déposeront bien en vue pour que l’autre les trouve, rarement ils se les passeront de la main à la main. Le premier («Le jeu venait de commencer») est de Marguerite : «J’ai bien réfléchi. Comme catholique, il m’est interdit d’envisager le divorce. Dieu nous a faits mari et femme et nous devons vivre sous le même toit. Rien ne m’oblige cependant à vous adresser la parole et je vous prie instamment de vous abstenir, de votre côté. Marguerite Bouin.» (La signature, prénom et nom, était-elle bien indispensable ?) Par la suite, les échanges seront plus brefs. Émile, plusieurs fois, se contentera de deux mots : «Le chat.»
Elle a une jolie calligraphie; lui n’hésite pas à employer des «caractères bâtonnets». Elle dépose ses messages avec une «moue méprisante», tandis que lui les roule en boule avant de les lancer avec adresse «dans son giron». Elle n’est pas regardante sur le choix du papier; lui garde dans sa poche «un petit carnet qui jouait un rôle important dans la vie de la maison».
«Ni l’un ni l’autre n’avait le droit de désarmer. C’était devenu leur vie. Il leur était aussi naturel, aussi nécessaire, de s’envoyer des billets venimeux, qu’à d’autres d’échanger des politesses ou des baisers.» La vie de couple est une guerre («désarmer»), mais qui ne saurait se passer de mots. Émile et Marguerite ont beau croire qu’ils ne s’écrivent pas des lettres, que pourraient-ils faire d’autre ?
La même technique peut être utilisée avant le mariage. C’est ainsi, rapporte Richard Ben Cramer dans Qu’est-ce que tu penses de Ted Williams maintenant ? (2015, trad. Ina Kang), que le joueur de baseball Ted Williams communiqua pour la première fois avec celle qui allait devenir une de ses épouses, la troisième, Dolores Wettach. Cela se passe en l’air. «Il la repéra dans un avion, de l’autre côté du couloir sur un vol long-courrier. Il revenait de Nouvelle-Zélande, où il avait pêché. Dolores, elle, avait fait un shooting en Australie pour Vogue. Il lui écrit un petit mot : Qui êtes-vous ? puis en fit une boulette qu’il lui lança. Elle lui jeta un regard avant de lui en lancer une à son tour : Et vous, qui êtes-vous ?» Elle n’avait pas reconnu un des plus grands frappeurs de tous les temps. Ils s’épousèrent néanmoins. Cela ne dura pas, contrairement au couple Bouin-Doise et à sa vitriolique correspondance domestique.
Dans la nouvelle «Les deltaplanes» de William S. Messier (2017), Caro a recours au même mode de communication. Incipit : «Il arrive de temps à autre que Caro me lance un mot.» Il faut, encore une fois, entendre lancer au sens sportif du terme (le recueil de Messier s’intitule le Basketball et ses fondamentaux). En effet :
Il arrive donc qu’au lieu de son «ça va ?» quotidien, Caro m’envoie un mot par-dessus le panneau mitoyen. Elle plie le papier en triangle et le lance soigneusement dans les airs. [ ] Je lui renvoie son morceau de papier après y avoir inscrit ma réponse. Je l’entends gribouiller. Au son de la mine de son crayon grattant le bureau à travers le papier, je devine qu’elle est nerveuse. «Pause cigarette. Viens me rejoindre dans 5.»
Le rendez-vous est pris. Il aura lieu. La communication aura été efficace. Qu’arrivera-t-il ensuite à ces voisins épistolaires ? Se parleront-ils au lieu de s’écrire ?
Couples du monde entier, ne l’oubliez pas : le silence est d’argent, mais la parole épistolaire est d’or.
(Une version préliminaire de ce texte a paru sur le blogue l’Oreille tendue.)
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