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Yves Lever, Histoire générale du cinéma au Québec, 1988, couverture

Benoît Melançon, «L’eau chaude, l’eau frette : Histoire générale du cinéma au Québec / Yves Lever», Spirale, 83, novembre 1988, p. 9.

Histoire générale du cinéma au Québec d’Yves Lever, Montréal, Boréal, 1988, 551 p.

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Avant la parution de l’Histoire générale du cinéma au Québec, personne n’avait tenté une synthèse aussi globale de la vie cinématographique québécoise. Les critiques et historiens s’étaient intéressés à certaines époques, surtout les années quarante et cinquante, ou à des cinéastes, mais on n’avait jamais tenté d’embrasser en un volume tous les faits concernant le cinéma québécois. Yves Lever n’a pas reculé devant la difficulté. Son Histoire traite de la production et de la distribution, de l’exploitation et de la critique, des films et de leurs créateurs. Son titre est déjà un programme : le cinéma au Québec, pas seulement du Québec. Abondamment et judicieusement illustré, accompagné d’une importante bibliographie (plus de vingt pages), de huit annexes et de deux index, l’ouvrage est une somme et un instrument de travail. Par la nature même de son entreprise, l’auteur ne pouvait prétendre à des découvertes révolutionnaires ou à une lecture radicalement neuve du cinéma québécois; cet ouvrage ne s’en impose pas moins par ses qualités documentaires et l’assurance de sa synthèse.

Lever propose un découpage chronologique en quatre parties. «L’époque du muet québécois» s’étend de 1896 (projection du premier film à Montréal) à 1938. De 1939 (création à Ottawa de l’Office national du film) à 1955, le cinéma québécois met en scène «Les rêves tranquilles des Canadiens français». À partir de 1956, date du déménagement contesté de l’ONF à Montréal, puis avec la mise en place de sa fameuse section française entre 1959 et 1962, les cinéastes tentent «La révolution par l’album». Depuis 1969 (pourquoi cette date ? Lever ne s’en explique pas clairement) c’est «Vers la maturité» que chemine la cinématographie québécoise. À cette division chronologique s’ajoute un découpage systématique par sphère d’activité : exploitation, distribution, production, critique, législation. Selon les périodes étudiées, divers autres sujets sont abordés : le rôle de l’Église («Garde ton âme blanche et fuis le cinéma», recommande en 1927 Armand Chossegros, s.j.), la migration des talents, les festivals, les cinémathèques, l’éducation cinématographique, les associations professionnelles et syndicales.

Le mépris n’aura qu’un temps

Jean-Pierre Lefebvre, dans un texte de 1964 cité par Lever, note que «le manque d’une tradition créatrice retarde considérablement l’avènement d’une tradition critique». La richesse de la documentation recueillie et organisée par Lever ne permet guère de résumer ses principales thèses, mais il faut attirer l’attention sur un certain nombre d’interprétations nouvelles qu’il propose : la multiplication des lectures au cours des dernières années, et leur multiplicité, permettent aujourd’hui de parler d’une tradition critique en cinéma québécois. Refusant les critères de «jeunesse» et de «pauvreté» qu’on lui a souvent appliqués, Lever affirme qu’on peut le lire comme n’importe quel autre cinéma, «avec le point de vue du Japonais ou du Martien». Il en va de même des discours critiques qui l’ont précédé.

Ainsi, par exemple, la réhabilitation de Jean-Claude Lord par l’auteur, si timide soit-elle, rompt avec le mépris dans lequel on tient généralement ce cinéaste populaire. La subordination de Pierre Perrault cinéaste à Pierre Perrault critique ne saurait laisser indifférent; sous les souhaits polis de Lever («il faut que Perrault continue son œuvre dérangeante»), on doit lire une sévère critique d’un certain cinéma direct. L’importance que l’auteur accorde aux films de fesses des années soixante et soixante-dix dans la constitution d’un public tend à faire de ces films moins des œuvres que des étapes d’une évolution. La lecture idéologique plutôt positive de nos navets cinématographiques des années 1944-1953 se distingue également du discours critique qui a prévalu jusqu’à maintenant. Les propos de Lever sur la (dé)formation des cinéastes par le direct s’opposent à tout un discours selon lequel le meilleur cinéma québécois est justement celui-là; l’auteur déplore que les œuvres d’ici soient fondées non sur le scénario mais sur l’expression personnelle du réalisateur («Comme si les Resnais, Tanner ou Truffaut n’avaient pas assez démontré qu’on peut faire œuvre d’auteur avec des scénarios écrits par d’autres !».

Un homme et son péché

Même si le projet de Lever est de parler de tout ce qui fait le cinéma au Québec («le présent ouvrage regroupe l’ensemble des faits significatifs dévoilés, compilés et interprétés par toutes les études effectuées à ce jour»), l’auteur ne se réclame pas de l’objectivité historique. Manuel (pratique) et Histoire (synthétique), l’ouvrage est aussi jugement esthétique personnel, voire polémique. L’approche analytique de Lever, «l’analyse culturelle» (?), est fondée sur une lecture nationale (non pas nationaliste) de l’histoire cinématographique. Ainsi de l’analyse qu’il propose du Festin des morts de Fernand Dansereau (1965) : ce film se déroulant aux premiers temps de la colonie serait un révélateur des inquiétudes des jeunes intellectuels de la Révolution tranquille. Sans récuser a priori une telle lecture sociologique, on peut s’interroger sur son statut théorique et historique dans le contexte québécois. Le même parti pris critique est constamment présent dans les passages consacrés à la présence du cinéma américain au Québec : pour Lever, les films américains viennent «coloniser» l’imaginaire des jeunes, le public américain est «le plus borné de toute la planète et le plus réfractaire à tout produit culturel d’outre-frontières», le «modèle hollywoodien» existe et est, cela va de soi, répréhensible. L’emploi d’une telle grille, qui ne détermine toutefois pas l’ensemble de la lecture de Lever, reconduit une image plus qu’elle n’en montre les enjeux.

Écrite au «je», cette Histoire a les défauts de ses qualités : le ton y est libre, souvent en rupture avec les jugements esthétiques reçus, mais il est parfois aussi complaisant et platement subjectif. Le style de Lever est par trop désinvolte, très près de l’oral ou du journalisme; les jugements et coups de gueule risquent de lasser, de même que les nombreuses répétitions. On doit de plus déplorer que le système de notes de Lever soit à peu près inutilisable : un mot entre guillemets peut renvoyer à tout un ouvrage; les relations entre certains titres et les mots par lesquels ils sont appelés sont souvent mystérieuses; le contenu des ouvrages collectifs ou des numéros de revue n’est jamais précisé. En tant qu’instrument de travail, cette Histoire n’atteint pas toujours son but; en tant qu’invitation à de nouvelles lectures, en revanche, on ne saurait lui adresser de reproches.


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