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Claire de Lamirande, la Rose des temps, 1984, couverture

Benoît Melançon, «De l’ambiguïté : le Dernier Recours / Christine L’Heureux et la Rose des temps / Claire de Lamirande», Spirale, 50, mars 1985, p. 6.

Le Dernier recours de Christine L’Heureux, Montréal, Libre expression, 1984, 213 p.

La Rose des temps. Roman de Claire de Lamirande, Montréal, Québec/Amérique, coll. «Littérature d’Amérique», 1984, 320 p.

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Recette. Prendre une épidémie qui décime la population féminine de la planète. Donner au roman un vernis scientifique : pour sauver l’espèce, mettre un homme «enceint» et le faire accoucher (ce sera un garçon). Opposer symétriquement les responsables de l’expérience, de vrais hommes dignes des publicités pour lotion après-rasage, à quelques granolas réfugiés dans leur domaine bucolique de la Mauricie. Ne pas lésiner sur les poncifs du féminisme, de l’incommunicabilité, de la crise du couple, de l’avènement du nouvel homme. N’ajouter ni humour, ni suspense. Mettre une goutte de freudisme : quelques récits de rêves feront l’affaire. Servir avec une conclusion obscure, versant dans le fantastique : la survie de l’humanité assurée par des enfants devenus amphibies, retour de l’humain à la matrice originelle. Vous avez le Dernier Recours de Christine L’Heureux.

Roman de science-fiction ? Roman psychologique ? Un peu des deux, mais surtout roman à thèse. L’intelligence et la simplicité de ton de L’Heureux dans l’Orgasme au féminin et la Première fois, ses livres précédents, font place aux approximations et à l’application de la romancière débutante. Pour faire passer le message, un essai n’aurait-il pas été plus approprié qu’un roman opposant superficiellement intériorité et extériorité, être et faire ? Parler de l’ambiguïté sexuelle, fût-ce habilement, n’est pas tout; encore faut-il qu’il y ait une certaine ambiguïté dans la fiction.

Le dessin d’un événement

«Toute cette affaire est biaisée.» C’est l’ambiguïté elle-même qui est la matière romanesque chez Claire de Lamirande. Semblant se conformer aux règles d’un genre clos, ici le roman d’espionnage, ailleurs le roman policier (Jeu de clefs, Signé de biais), l’auteure construit à l’écart des modes une œuvre dont le fondement est l’équivoque narrative et stylistique. Les intrigues de Claire de Lamirande ne sont jamais tout à fait claires, de la même façon que sa phrase paraît incomplète, elliptique jusqu’à dissimuler le sens. Pourtant, rien n’est laissé au hasard.

Au premier abord, l’intrigue de la Rose des temps semble simple. En 1967, un complot pour assassiner le général de Gaulle et Noël Oliphant, maire de Montréal, a échoué alors qu’il avait toutes les chances de réussir. Pourquoi ? Est-ce que le faux complot ourdi par le chef de police Nil Livernois aurait dissuadé les terroristes d’agir ? Est-ce que la diabolique Organisation de l’Œil, «genre de multinationale du crime», aurait enfin été tenue en échec ? Ce sont les questions que se posent le conseiller municipal Charles Riverin et la secrétaire du maire, Alice Brind’Amour, dans les dossiers qu’ils ont constitués (parallèlement) sur le complot avorté. Désormais incapable du recul suffisant pour répondre aux questions qui l’obsèdent, Riverin remet son dossier à Lassonde, un ami de collège, dans l’espoir qu’un regard neuf permette de percer le mystère. C’est en la personne du mythique «journaliste de pointe» Simon Clavel que Lassonde et Riverin découvriront la clé de l’énigme. Mais, dans un dénouement tout à fait étonnant, le lecteur verra le roman d’espionnage basculer dans la science-fiction la plus osée : le temps devient malléable.

Le roman est principalement constitué d’extraits des dossiers de Brind’Amour et de Riverin, de lettres de celui-ci à Lassonde, de pages des Journaux de Clavel et de Lassonde et du récit d’un narrateur omniscient et anonyme. Les pistes sont brouillées avec ingéniosité : on ne saura ou l’on va qu’une fois arrivé. Des personnages apparaissent et disparaissent dont l’importance ne semble qu’accessoire, mais qui nourrissent le suspense : Hyatt, espion de la CIA et amant de Brind’Amour; Mélusine, créatrice de monstres et maîtresse de Lassonde; quelques journalistes; une mystérieuse femme en jaune accompagnée d’un chat et d’une étrange petite vieille; des membres de l’Organisation pour la libération d’Haïti; etc. Comme chez John Le Carré, l’auteure s’amuse à multiplier les lectures possibles de chaque événement, de chaque geste, de chaque parole; est-ce bien cela que ça signifie ? ou le contraire ? ou le contraire du contraire ? Ce jeu de réflexion est sans fin. Tout concourt à rendre l’intrigue de plus en plus sibylline, comme en témoignent les difficultés de Lassonde à découvrir «le dessin» de l’événement, à en percer le code et la signature, à en voir le montage, à le connaître «à fond et à forme». Le lecteur ne tente pas autre chose devant ces «écritures superposées».

L’inquiétude qui sourd du texte est entretenue par la construction de la phrase, souvent nominale ou verbale, et par les ruptures de ton d’un chapitre à l’autre (même si ces ruptures ne sont pas aussi marquées qu’on le souhaiterait), bref par la manière propre à de Lamirande. Alors que chez L’Heureux le récit est subordonné au genre et à la thèse, dans la Rose des temps tout est fonction d’une écriture personnelle. La réussite du roman tient autant à son intrigue savamment maintenue en porte-à-faux qu’à la précision dans la représentation de cette intrigue. Dire l’ambiguïté avec netteté ? Pari gagné.


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