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Benoît Melançon, «Inoffensive outrance», Spirale, 57, décembre 1985, p. 3.
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Dans sa livraison de juin 1985, la revue Liberté inaugurait une nouvelle rubrique : «Légitime offense», où doivent être rassemblés des articles ou ensembles d’articles «visant à questionner, analyser, au besoin dénoncer certains aspects du contexte culturel où nous évoluons et qui nous semblent mériter qu’on s’y attaque légitimement». Ne détrompant pas le lecteur qui verrait de la polémique dans cette nouvelle rubrique, Liberté affirme toutefois que son «but véritable» est de «favoriser la réflexion critique sur le milieu qui est le nôtre». De deux choses l’une : ou Liberté n’a jamais accordé beaucoup d’importance à la critique et à la réflexion ce que ses lecteurs savent être faux , ou cette rubrique est créée dans une optique strictement polémique et ce malgré la timidité du texte de présentation. «Légitime offense» est un beau titre, séduisant, fait pour attirer l’habitué de Liberté. Connaissant le ton de la revue, celui-ci s’attend à voir les auteurs faire flèche de tout bois. Les sujets des trois premières chroniques le confortent dans cette impression : la conception de la littérature de la revue Québec français (Gilles Marcotte), la question de la modernité (Jean Larose) et celle des associations de créateurs (François Ricard) semblent être des sujets de polémique rêvés. Pourtant.
Dès le titre de la chronique, se posent deux des principales questions que soulève la lecture de Liberté qui, souvent, n’en font qu’une : quelle est cette légitimité invoquée par les gens de Liberté ? Ne confondent-ils pas offense (légitime ou pas) et outrance (gratuite) ? Devant l’évolution que semble prendre la revue depuis quelques années, il convient de s’interroger sur le lieu d’où parle Liberté et sur certains des a priori de ses discours, tels qu’ils se révèlent à la lecture de «Légitime offense». On me reprochera de dénier aux rédacteurs de la revue la singularité de leur style : j’aimerais montrer, au contraire, que pour collaborer à Liberté il faut, dans une certaine mesure, se conformer à un moule, respecter certaines règles tacites qui donnent depuis quelque temps son ton à la revue.
Choquer
Les pauvres querelles entre Liberté et Nicole Brossard pourraient servir de révélateur de l’attitude dite critique de certains de ses collaborateurs. Qu’il s’agisse des attaques de Robert Mélançon de qui il faudrait comparer les textes du Devoir avec ceux de Liberté, pour voir comment son style s’est modifié d’un lieu à l’autre ou de celles de François Hébert, le lecteur se trouve confronté à une approche qui refuse d’entendre l’autre. Quand Hébert dénonçait le nombrilisme de Brossard, et c’est le reproche que lui fait également Mélançon, il semblait investi de la mission de défendre la pureté des lettres québécoises. Preux chevalier, Hébert pourfendait d’une main l’imposteure, pendant que de l’autre il écrivait ses romans, qu’il publiait lui-même ou faisait publier par des maisons qu’il venait de quitter. Peut-être y a-t-il effectivement nombrilisme chez Brossard (ce qui resterait à démontrer), mais ce ne saurait être tout le reproche que lui fait François Hébert : il y a là jalousie nombriliste. Un nombril chasse l’autre.
Broutilles ? Querelles de clochers ? Rancurs personnelles ? Phobie de la subvention ? Il y a de tout cela dans l’exemple que je viens d’évoquer et des exemples on en pourrait trouver plusieurs autres : polémique Pelletier-Vanasse-Ricard autour des romans d’André Major, collaborateur à Liberté; attaques contre le Dictionnaire des uvres littéraires du Québec et la revue Voix et images; chroniques «Pour non-liseurs» et «À suivre», etc. La création de «Légitime offense» relève de la même logique : à Liberté, on doit choquer. C’est une question d’image, donc de lutte pour le pouvoir symbolique. L’«autre chapelle» (comme disent les mauvaises langues) a trouvé son créneau, son image de marque.
Si les textes en eux-mêmes n’ont pas de valeur polémique, on les range sous la rubrique «Légitime offense», question d’en orienter la lecture; auraient-ils pu être polémiques, mais ne le sont pas suffisamment, on sabre dans les nuances, question de justifier l’insertion du texte dans la rubrique. Il en va ainsi des trois premiers textes publiés. Celui de Marcotte n’a absolument rien à voir avec la polémique; celui de Larose, malgré quelques pointes contre Beausoleil, Brossard, Francur et Malenfant (qui les méritent peut-être toutes, là n’est pas la question), est également un texte d’analyse; celui de Ricard, enfin, verse dans un manichéisme auquel le directeur de la revue ne nous avait guère habitués. Suis-je offensé ? Non. Déçu.
Offenser et offensé
Le Petit Robert donne trois définitions de l’offense. Posons que la troisième «Outrage envers un chef d’État» ne s’applique qu’imparfaitement, du moins pour l’instant, à Liberté : on voudrait bien y régenter les lettres, mais cela n’est pas encore fait. La première définition semble être la bonne : «Parole ou action qui offense, qui blesse quelqu’un dans son honneur, dans sa dignité.» De l’honneur et de la dignité, les rédacteurs de Liberté en ont suffisamment pour assurer la pérennité de la nouvelle rubrique. C’est toutefois la deuxième définition qui laisse rêveur : «Péché (qui offense Dieu).» «Liberté, pardonne-nous nos offenses car nous t’avons offensée». Dans cette assemblée d’anciens des collèges classiques qu’est Liberté, la rémanence du religieux ne surprend guère.
Mais, à ce que je sache, Québec français n’a pas offensé Liberté et l’article de Marcotte n’offensera que ceux des collaborateurs de la revue de Québec qui n’auraient jamais réfléchi à leur pratique. (Il est d’ailleurs significatif que ce texte n’ait pas été destiné à l’origine à paraître sous la rubrique «Légitime offense», mais bien dans un recueil d’études universitaires sur les institutions littéraires belge et québécoise [voir Spirale, 53]. À vouloir polémiquer, Liberté essaie de faire dire aux textes ce qu’ils ne disent pas.) De même, la fine analyse que fait Jean Larose du numéro de Voix et images sur la (Nouvelle) Barre du jour n’est pas d’abord une lecture polémique : c’est une réflexion personnelle, parfois autobiographique, autant que structurée et documentée, d’un phénomène éditorial et symbolique d’importance. Que Liberté ait voulu publier ce texte dans sa nouvelle rubrique témoigne de deux choses : d’abord de la volonté de poursuivre les polémiques déjà amorcées avec ces deux revues; ensuite, comme c’était le cas pour l’article de Marcotte, de tirer le texte de Larose vers un domaine qui n’est pas le sien. Les attaques ponctuelles contre la BJ/NBJ et Voix et images risquant de lasser, on relance maintenant le débat en lui consacrant un long texte d’analyse. De deux choses l’une, encore : ou l’on veut offenser et la nouvelle rubrique n’apporte rien au débat; ou l’on est offensé et c’est alors toute la conception de la littérature de Liberté qui est à prendre en considération.
Le refus de la plomberie
L’étude du statut de la littérature selon Liberté étant un sujet de thèse (pour un membre de Liberté, si l’on veut que ladite thèse soit légitime), je me contenterai de voir ce que livre le troisième texte paru sous la nouvelle rubrique, celui de François Ricard, de la légitimité dont se croit investie Liberté. Ce texte est exemplaire à plusieurs égards : sous le couvert d’une analyse rigoureuse de la place et du rôle des associations de créateurs dans la société québécoise, Ricard réintroduit, bien que s’en défendant, de vieux clichés idéalistes sur l’activité littéraire. Cette prise de position est également exemplaire en ce qu’elle désigne clairement le lieu d’où parle Ricard et qu’elle constitue, somme toute, une fin de non-recevoir des autres discours possibles sur la même question. Comme s’il n’y avait rien entre l’idéalisme et «les aspects purement économiques et commerciaux de l’art et de la littérature», on doit être pour ou contre les associations de créateurs, être membre ou ne pas l’être. Mais si on est un écrivain «moderne» (ce cliché dont n’a pas peur Ricard), on ne peut l’être sans brader sa modernité pour une poignée de dollars. Bien que n’étant ni moderne ni membre d’aucune association de créateurs, je me sens interpellé par le texte de Ricard. Suis-je offensé ? Il ne me semble pourtant pas.
Si je suis interpellé par ce texte, c’est, entre autres, qu’il m’est déjà arrivé de toucher des droits d’auteur. Pour ce qui est des principes, le directeur de Liberté me reprochera ce geste mercantile, car selon lui il faudrait refuser «la pure logique des rapports marchands, d’où ne peuvent résulter qu’un rétrécissement et un appauvrissement de la fonction a-fonctionnelle que se sont toujours attribuée à eux-mêmes l’art et la littérature modernes». Plus prosaïquement, Ricard me dira qu’ayant reçu un chèque de 272 $, je tente «vainement» de m’enrichir ce en quoi il a raison. Mais qui a parlé de s’enrichir ? Les redevances que verse un éditeur sont des droits, les miens, pas ceux de mon éditeur, de son distributeur, du libraire ou d’une Union des écrivains quelle qu’elle soit. Dans son texte, Ricard compare les assemblées de l’UNEQ à celles d’une assemblée syndicale de plombiers. Un plombier accepte-t-il de ne pas être rémunéré pour son travail ? Pourquoi un auteur l’accepterait-il ? Ricard reconnaît que les associations de créateurs ont un rôle à jouer dans la défense des droits économiques des créateurs (qu’ils soient membres ou non, aurait-il dû ajouter), mais leur reproche du même souffle d’être des «organismes de promotion et de défense strictement professionnelle». Que pourraient-elles être d’autre ?
Il est bien évident que la reconnaissance associée à un chèque versé par un éditeur, symbolique en espèces sonnantes et trébuchantes, est de bien peu de poids quand on uvre, comme les gens de Liberté, qui, à Radio-Canada, qui, à l’Université, qui, à Radio-Québec, qui, dans un cégep, qui, à l’Office national du film On peut alors se permettre de gloser sur la vitale indépendance de l’art et de la littérature : cette forme de dilettantisme, ou son envers qui consiste à se dire d’abord écrivain, ensuite professeur ou cinéaste ou fonctionnaire, constitue l’assise du discours de Liberté sur le statut des créateurs. Peut-être faudrait-il rappeler à ses collaborateurs que le mépris des intellectuels si souvent dénoncé à Liberté par Lise Noël, André Belleau et d’autres, se nourrit de ce mépris des considérations monétaires reliées aux pratiques intellectuelles. (Suggestion de table des matières pour un futur numéro de Liberté, bien sûr sous la rubrique «Légitime offense» : Jacques Godbout attaque Radio-Canada, Fernand Ouellette attaque l’ONF et, dans sa «Chronique de l’intolérance», Lise Noël se plaint du peu de sérieux accordé aux intellectuels dans la Cité.) Se gargariser du mot liberté est une chose. Reconnaître d’où l’on tient cette liberté en est une autre.
Il faudrait par ailleurs que François Ricard reconnaisse que tout créateur, fût-il moderne, n’est pas uniquement un créateur, mais qu’il est également un citoyen. Sur cette question, je renvoie Ricard aux textes du président-fondateur de l’UNEQ, Jacques Godbout, publiés dans Liberté et repris dans un recueil récent de la collection «Papiers collés» que dirige bénévolement ? François Ricard aux Éditions Boréal Express. Si, en tant que citoyen, il me faut respecter le code de la route et payer mes impôts, il me faudrait, c’est du moins ce que laisse sous-entendre la logique ricardienne, ne pas tenir compte des prescriptions sociales dans mon être (mon âme ?) d’écrivain moderne (sur la question de la modernité, je renvoie Ricard au texte de Larose mentionné plus haut). Cela pose quelques problèmes, François Ricard en conviendra : quand suis-je citoyen ? Et écrivain moderne ? Comment reconnaître un écrivain moderne d’un écrivain contemporain ou d’un écrivain platement actuel ? N’ayant publié qu’un titre (et encore, en collaboration), suis-je écrivain (moderne ou autrement), auteur ou joueur des lignes mineures (à distinguer, bien sûr, des plombiers de l’UNEQ) ? Et François Ricard, lui, qui est-il ? Est-il récupéré par le groupe ou anarchiste moderne seul choix que lui laisse sa logique ?
Distinguant, sans oser le dire, l’écrivain du citoyen, pensant en termes de tout-un-tout-l’autre, Ricard dilue ce que son texte avait d’essentiel : les rapports entre la fonction professionnelle du créateur, non pas son statut symbolique (qui relève du statut professionnel, mais aussi d’une pratique), et l’État, tels que médiatisés par les associations. Puisqu’il a une chronique à remplir, Ricard doit offenser quelqu’un : en choisissant l’UNEQ, il fera d’une pierre deux coups, plusieurs dirigeants de l’Union ayant publié à la (N)BJ. Mais pourquoi tout regroupement serait-il une abdication ?
Tant qu’ils ont pu polémiquer à leur aise dans les notes de lecture publiées à la fin de chaque numéro, les collaborateurs de Liberté avaient parfois l’occasion d’amuser le lecteur. Depuis que la revue est compartimentée en chroniques, l’obligation d’écrire sa chronique pousse les auteurs à la dilution ou au psittacisme. Après la «Chronique de l’intolérance» (Lise Noël), «Ô saisons, ô châteaux» (Jacques Brault), «Le regard oblique» (Gilles Archambault), le «Journal d’un hypnotisé» (André Major) et la «Chronique inactuelle» (Pierre Vadeboncoeur), voici «Légitime offense», chronique au titre trompeur, trop beau pour être vrai. Pour la polémique, on repassera; pour la légitimité, on cherchera une job à l’ONF, à Radio-Canada ou à l’Université, puis on entrera dans le club très sélect des chroniqueurs de Liberté. Outrance pour outrance, on préférera l’ancienne formule de la revue.
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