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Richard Martineau, la Chasse à l’éléphant, 1990, couverture

Benoît Melançon, «La chasse aux sorcières : la Chasse à l’éléphant. Sur la piste des babyboomers / Richard Martineau», Spirale, 102, décembre 1990-janvier 1991, p. 11.

La Chasse à l’éléphant. Sur la piste des babyboomers de Richard Martineau, Montréal, Boréal, 1990, 197 p.

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La société québécoise a de nouveaux boucs émissaires : les babyboomers. Si tout va mal, c’est de leur faute. La violence chez les jeunes ? Les babyboomers et leurs institutions, décrète Paul Cauchon dans le Devoir. Le silence des enfants de la Révolution tranquille ? Les babyboomers, encore, selon l’ex-felquiste Jacques Cossette-Trudel, dans la revue Liberté, et selon deux étudiants, auteurs d’un pontifiant «J’accuse ma génération» paru dans le Devoir en septembre dernier. Dès 1986, les éditions Boréal avaient identifié la cible dans Acceptation globale de François Benoit et Philippe Chauveau. Elles récidivent aujourd’hui — créneau oblige —, avec la Chasse à l’éléphant du journaliste Richard Martineau, «un des principaux porte-parole des moins de 30 ans», prétend le communiqué de presse annonçant la parution du livre. Les babyboomers sont des éléphants, car ils prennent toute la place et font des ravages partout où ils passent. Qu’ils se rassurent cependant : si le communiqué dit vrai, rien ne les menace; ils ne sont pas une espèce en voie de disparition.

La démarche de Martineau est d’une limpidité exemplaire : puisqu’il ne peut faire partie de la génération des babyboomers (il est né en 1961), il a décidé de tourner ceux-ci en ridicule, de faire la chasse à leurs travers. Autrement dit : «À défaut de pouvoir continuer l’œuvre amorcée, on la détruit.» Pour ce faire, Martineau, qui se définit comme un adepte de la «pop-sociologie», multiplie les vignettes : «L’éléphant dans son intimité», le papa et la maman éléphant, l’éléphant «en société», «dans l’écrit» et «au cinéma». L’auteur n’oublie pas de joindre à ses textes, ressource habituelle des esprits pressés, un questionnaire : «Souffrez-vous d’éléphantisme ?» Les chapitres sont brefs (si l’on tient à leur trouver une qualité), devraient être drôles (on peut en douter), se rêvent ironiques (rien à faire : l’ironie suppose un minimum de subtilité). La génération Croc — pour rester dans la métaphore animale — accouche d’une de ses premières œuvres (une souris) : c’est pas parce que l’auteur et ses petits copains rient que c’est drôle.

Trois aspects de l’ouvrage permettent de le situer précisément dans le paysage culturel québécois. D’abord, sans le regard des babyboomers, ce livre n’existerait pas : aucune ombre de trace de possibilité de pensée personnelle ici — on salive devant les éléphants et finalement on les imite (on les singe ?). Le chasseur jalouse sa proie. Par ailleurs, la prose n’a pour assise que la rhétorique anti : anti-intellectuelle (on ne fait pas plus québécois), anti-syndicale (on reconnaîtra sans peine la grogne, héritée des lignes ouvertes, contre les droits acquis), anti-féministe (les babyboomeuses sont évidemment des «boudins»). Enfin, le pamphlet, qu’on ne confondra pas avec la poussée de boutons, exige, en littérature, autre chose que la simple reprise des poncifs dans lesquels baigne béatement Martineau. Or, tout ce qu’on lira ici, on l’aura lu ailleurs : un véritable catalogue involontaire des idées reçues (bel exemple de psittacisme).

Le chasseur et sa proie

L’argumentation (le mot est trop fort) repose sur un procédé aussi vieux que la conversation de taverne : accuser l’adversaire d’avoir renié ses idéaux, le montrer récupéré par le Système et prêt à récupérer ceux qui le suivent, le confronter à ses contradictions (les babyboomers parlent «d’un nouveau rapport homme-nature», mais c’est, ô surprise ! «en fumant [leur] vingtième cigarette de la journée»). Martineau reproche essentiellement à ses aînés d’être des irresponsables et des parvenus : nouveaux riches et vieux révolutionnaires, BMW flambant neuve et béret du Che. Cette réflexion (le mot est encore trop fort), toutes les générations l’ont faite sur celle qui les précédaient (la condition essentielle de ce type de discours est justement de venir après, ce qui facilite immensément la vie des râleurs). Les crises d’adolescence ont toujours eu pour caractéristique principale cette opposition manichéenne entre les rêves et la vie, entre les «mythes» et la «réalité» — ce qui n’empêche nullement Martineau de réinventer la roue. Il prêche pour la pragmatique, l’éthique et le «respect de l’autre», ce dont on ne saurait lui tenir rigueur : n’importe qui est pour.

En soi, tout cela est bénin : écrit à la va-vite, ce livre est fait pour être consommé le plus rapidement possible (du livre comme couche jetable). Cependant, l’encensement médiatique de ce vade-mecum des modes intellectuelles des trente dernières années est, lui, d’une toute autre importance. Que l’hebdomadaire Voir apprécie le livre, rien de bien étonnant : le folliculaire Martineau y sévit. Que la Presse, Elle Québec et les diverses radios et télévisions où l’on a vu parader l’auteur entonnent les mêmes louanges est plus significatif : ne sachant plus à quelle autorité intellectuelle se vouer, ou, pire, refusant toute autorité intellectuelle, les médias québécois auraient trouvé dans l’ouvrage un reflet à leur convenance. Lorsque l’on voit le mépris du travail intellectuel qu’affiche Martineau, l’on est en droit de constater que le problème de la société québécoise, loin d’être les babyboomers, comme le prétendent tant de pseudo-analystes, est l’absence de volonté de comprendre. Plutôt que d’interpréter le phénomène qui l’attriste si fort, Martineau s’est contenté, autre trait bien québécois, de multiplier les noms propres et les titres d’œuvres (il doit bien y en avoir trois cents, avec, dans certains cas, des occurrences multiples). En plus d’avoir confondu cynisme et aigreur, sarcasme et humour ding-et-dongesque, ironie et caricature, il a choisi d’avoir recours à la frénésie des labels et au prêt-à-penser pour cacher son absence de travail. Étrange chasse que celle dont la proie se sort indemne et à l’issue de laquelle le chasseur reste sur le carreau.


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