Site de Benoît Melançon / Publications numériques
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Benoît Melançon, «Le spectre du didactisme : Addolorata / Marco Micone et Il n’y a plus d’Indiens / Bernard Assiniwi», Spirale, 43, juin 1984, p. 12. Addolorata de Marco Micone, Montréal, Guernica, 1984, 101 p. Il n’y a plus d’Indiens de Bernard Assiniwi, Montréal, Leméac, coll. «Théâtre Leméac», 127, 1983, 97 p.
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«Comment veux-tu qu’on soit heureux avec le travail que tu fais, avec le travail que je fais, avec la vie qu’on est obligés de mener.» Cette lamentation de Giovanni, le pôle masculin d’Addolorata, résume bien la situation contre laquelle lutte le personnage titre de la deuxième pièce du dramaturge italo-québécois Marco Micone. Mariée à dix-neuf ans pour fuir une famille étouffante, mère et travailleuse à la pièce par obligation, Addolorata («la vierge des douleurs») n’envisage qu’une solution à l’échec de sa vie : «Partir», laisser derrière elle la résignation des femmes et le machisme inconscient des hommes, refuser le poids des traditions et la lâcheté de son mari. C’est la mort de sa mère qui lui permet, après dix ans de mariage, de quitter Giovanni : «Je l’aurais fait avant, mais j’avais peur que ma mère fasse une autre crise cardiaque.» Quant au père : «I va savoir que je l’ai quitté deux fois à dix années de distance.»
L’atmosphère dans laquelle se débat Addolorata n’est pas sans rappeler celle des premières pièces de Michel Tremblay : lieux clos, mesquinerie généralisée, parole usurpée, sinon creuse, peur, violence, refus de la sexualité. Certains procédés dramatiques évoquent également l’auteur d’À toi, pour toujours, ta Marie-Lou. Le dédoublement des personnages fonde un jeu sur le temps qui montre la permanence du monde d’Addolorata : entre elle et la Lolita qu’elle se voulait à dix-neuf ans, ainsi qu’entre le Giovanni d’aujourd’hui et le Johnny d’hier, rien n’a vraiment changé, le mal a été remplacé par son double. À l’intérieur de cette thématique, dont le mérite n’est pas tant l’originalité du propos que son actualisation dans le monde italo-québécois, Micone reste toutefois personnel : d’abord par l’utilisation d’un narrateur qui lie drame individuel et cheminement collectif (italien et québécois), aussi par l’humour et par des scènes oniriques (évocations du passé, séquences fantasmatiques). Addolorata, comme les meilleures pièces de Tremblay, évite avec bonheur le didactisme.
Ce n’est guère le cas d’Il n’y a plus d’Indiens de Bernard Assiniwi. Malgré une certaine parenté thématique (dépossession économique et linguistique, intériorisation de l’infériorité), cette pièce ne supporte pas la comparaison avec celle de Micone. Au Montréal italien, Assiniwi préfère le Grand Nord et son folklore algonquin; aux personnages dotés d’individualité, des archétypes de western (le vieux sage, l’épouse soumise, la femme forte, le fils traître, le méchant vendu aux étrangers); à la finesse, le gros trait; à la libération, le suicide du dernier vrai Indien. Sagement découpée en deux parties (dépossession du sol, puis des traditions), scandée mécaniquement par l’opposition modernisme / tradition, Il n’y a plus d’Indiens est une pièce verbeuse, pourrie de bonnes intentions et de mauvais théâtre. Celui qui a composé le texte de la quatrième de couverture il voit dans la pièce «le génocide par le viol du territoire occupé» n’est pas prêt de nous convaincre que cette pièce est «bouleversante».
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