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Benoît Melançon, «À la recherche du Montréal yiddish», Vice versa, 24, juin 1988, p. 12-13.
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En 1941, il y a donc moins de cinquante ans, plus de 50 000 Juifs montréalais, soit 80 p. 100 de la population juive, avaient le yiddish comme langue maternelle. Cette communauté aux liens très forts avait ses écoles, ses journaux, son université populaire, ses syndicats. Tant par leurs déplacements dans le tissu urbain, par leur façon d’habiter la ville, que par les textes et institutions qu’ils ont laissés, les membres de cette communauté ont façonné le Montréal d’hier et d’aujourd’hui. Qu’ils ne soient plus que 9 000, et en très large majorité âgés de plus de soixante ans, fait qu’une partie de la mémoire urbaine est menacée de disparaître, et ce avant même que d’avoir été exploitée par le reste de la communauté montréalaise. Lors du colloque «le Montréal yiddish» tenu à la Bibliothèque publique juive de Montréal en mars 1988, Ira Robinson, de l’Université Concordia, se demandait si cette culture n’était pas un «closed book», un monde mort. Au-delà d’une réponse purement statistique à cette question, il convient de se demander comment l’expérience yiddish à Montréal s’inscrit dans le tissu et l’histoire de la ville, de chercher à voir ce qu’elle révèle de Montréal et des Montréalais.
Comment, en moins de soixante-quinze ans, une microsociété yiddish a-t-elle pu apparaître à Montréal, atteindre son apogée, faire de Montréal un important centre de la culture yiddish dans le monde, puis disparaître, sans même que les autres Montréalais n’en soient conscients ? Cette réalité, qui en dit aussi long sur la capacité d’accueil de Montréal que sur son caractère non intégrant, peut d’abord s’expliquer en termes d’immigration : s’il y a des Juifs établis au Québec depuis le XVIIIe siècle, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que de massives vagues d’immigration en provenance d’Europe de l’Est ont transformé le visage de la communauté. Aux quelques milliers de Juifs, surtout d’origine britannique ou germanique, installés à Montréal à la fin du XIXe siècle viennent s’ajouter plus de 40 000 Juifs ashkénazes entre 1901 et 1921. Fuyant les pogroms et l’antisémitisme d’État, ces immigrés débarquent à Montréal avec une langue, le yiddish, une attitude religieuse orthodoxe et une tradition de gauche qui ne correspondent pas à l’expérience des Juifs montréalais de vieille souche. La supériorité statistique des arrivants change les règles du jeu : la rivalité entre «downtowners», récemment établis, et «uptowners», qui ont déjà réussi, pose en termes nouveaux la question de l’intégration de la communauté juive à l’ensemble montréalais. C’est dans la création d’institutions sociales, culturelles et politiques (socialistes, sionistes) que la question de l’intégration se manifestera de façon la plus évidente.
Une des caractéristiques déterminantes de la communauté juive est en effet le nombre et la force des institutions qui la structurent. Organismes de charité, institutions de prêt sans intérêt, bibliothèques et librairies, écoles juives de jour, services aux immigrants, journaux et imprimeries, synagogues, troupes de théâtre le Montréal juif, pris entre les «deux solitudes», s’est donné un réseau d’institutions le rendant quasi autarcique dans la communauté montréalaise. L’empreinte du monde yiddish sur ses institutions, nées dans les premières décennies du siècle, est très forte; certains, tel David Roskies, croient même que la création de ces institutions relève d’une volonté consciente, orientée idéologiquement, de perpétuer en Amérique du Nord un monde yiddish qui est déjà en voie d’extinction en Europe de l’Est à la même époque. Ce projet utopique d’un monde yiddish à Montréal, qui n’existe ni à Toronto ni à Winnipeg, autres centres yiddish au Canada, expliquerait la création de nombre d’institutions et leur force; grâce à elles, les immigrants trouvaient dès leur arrivée une structure d’accueil non pas dans la société montréalaise dans son ensemble, mais dans une partie de celle-ci.
D’autre part, la distribution géographique de la communauté juive explique également la force de ses institutions. Débarquée dans le port, puis migrant vers le Nord avant de bifurquer vers l’Ouest, la population juive de Montréal a suivi le tracé typique des Montréalais, mais avec des déterminations qui lui sont propres : pour elle, l’axe sud-nord se limite souvent aux abords de la rue Saint-Laurent et l’axe est-ouest se réduit à certains quartiers et villes du Montréal anglophone (Snowdon, Côte-Saint-Luc, Hampstead). À cette migration géographique, et à la concentration démographique qui en découle, correspond une mobilité économique et sociale qui explique partiellement la disparition du yiddish à Montréal : plus elle s’embourgeoise, plus la population juive délaisse le yiddish au profit de l’anglais. Si ce schéma s’applique parfaitement à une bonne partie de la population juive de Montréal, des travaux récents de Marie Poirier, historienne à l’Université du Québec à Montréal, obligent toutefois à penser la présence physique des Juifs à Montréal en termes nouveaux. Aux quartiers juifs connus s’ajoutent, comme le montre Poirier, des implantations juives en périphérie : dans le quartier Papineau (au nord de la voie ferrée), dans le Mile End, à Lachine, à Chomedey. De même que le «Old Jewish Neighbourhood» n’est pas le même au début du siècle que dans les uvres de Mordecai Richler ou de Shulamis Yelin, le rapport entre le centre et la périphérie évolue pour la communauté juive; celle-ci n’est pas aussi monolithique qu’on a bien voulu le croire.
Si la réalité sociologique du Montréal yiddish reste encore à découvrir pour l’ensemble des Montréalais, que dire de la littérature de langue yiddish ? Peu traduite en anglais, encore moins en français, cette littérature, où domine la poésie, n’est guère accessible pour l’instant. Originaires de Russie, de Pologne, de Lituanie ou de Roumanie, les écrivains yiddish de Montréal, qu’ils se soient établis ici au début du siècle ou après la Deuxième Guerre mondiale, ont, il est vrai, très peu parlé de leur patrie d’adoption et a fortiori de Montréal. Pour des raisons aussi bien biographiques (l’arrivée tardive au Canada pour Rachel Korn) que culturelles (la nécessité de préserver la tradition juive suite à l’Holocauste pour Chava Rosenfarb), ces écrivains ont été peu inspirés par leur nouvel environnement. Si Rachel Korn et Ida Maze ont écrit quelques poèmes sur les Laurentides, ce n’est là qu’un aspect secondaire de leur production. Dans un certain nombre de poèmes, Jacob Isaac Segal oppose à Montréal le shtetl (village) de son enfance, mais ces textes sont peu connus. Selon David Rome du Congrès juif canadien, les uvres journalistiques seraient riches en ce qui concerne la vie yiddish à Montréal; ces textes, souvent tirés du Keneder Adler («l’Aigle canadien»), quotidien yiddish montréalais qui a paru pendant plus de cinquante ans, restent à être traduits. Il en va de même de la littérature intime (journaux, correspondances, mémoires) de personnalités juives montréalaises : Reuben Brainin, H. M. Caiserman, Israel Medres, Shloime Wiseman, Hirsh Wolofsky, Jacob Zipper. Dans l’état actuel de la traduction et des connaissances, le vu exprimé par un personnage de Velvl de Sholem Shtern ne semble avoir été réalisé que bien partiellement : «Quant à notre génération / les écrits yiddish assureront / la survie de notre espèce». Nostalgique ou cosmopolite (chez Melech Ravitch), la littérature montréalaise de langue yiddish n’a pas encore su dire Montréal.
Au moment où la préservation et la restauration de la langue et de la culture yiddish font l’objet d’une résolution de l’UNESCO et où le Comité national sur le yiddish du Congrès juif canadien met sur pied un programme d’action visant à assurer la continuité («hemshech») de la tradition yiddish et comportant entre autres une aide à la traduction, on doit s’interroger sur les spécificités du monde yiddish à Montréal. Pourquoi l’Amour du yiddish, pour reprendre le titre de l’étude que Régine Robin consacrait à cette langue en 1984, a-t-il été si puissant et a-t-il duré si longtemps à Montréal ? Les études sur le Montréal yiddish posent a priori l’existence dans la population immigrée d’Europe de l’Est d’une «sensibilité de gauche» qui dépendrait de l’origine sociale et ethnique de ces populations comme de leur expérience du monde du travail en Amérique du Nord, entre autres dans les «sweatshops» qui fleurissent à Montréal comme à New York; une telle tradition a-t-elle son équivalent dans la société québécoise ? Le mélange des langues est un élément essentiel de la constitution du yiddish; si l’on peut penser, avec David Rome et Jacques Langlais, que la présence à Montréal de diverses communautés linguistiques a permis la survie et le développement de la langue yiddish, comment, en retour, celle-ci a-t-elle réagi à la présence de ces autres communautés ? Cette perméabilité du yiddish aux langues qui l’entourent doit de plus être perçue dans son rapport à la spécificité montréalaise du «bilinguisme interne» (hébreu / yiddish) des Juifs. Ne serait-ce que pour découvrir un monde quasi inconnu de la communauté francophone, il faut étudier l’apport du Montréal yiddish au visage multi-ethnique de Montréal, et ce avant qu’il ne soit trop tard : après l’immigration massive des populations d’Europe de l’Est depuis la fin du XIXe siècle et leur assimilation linguistique, après le génocide de la Deuxième Guerre mondiale et après l’adoption de l’hébreu par l’État d’Israël, le yiddish, langue et culture, est aujourd’hui plus que jamais menacé de disparition.
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