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Benoît Melançon, «Sortir de la pauvreté ? : la Société française et ses pauvres. L’expérience du revenu minimum d’insertion / Serge Paugam», Spirale, 126, septembre 1993, p. 15. La Société française et ses pauvres. L’expérience du revenu minimum d’insertion de Serge Paugam, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Recherches politiques», 1993, 317 p.
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Le 1er décembre 1988, l’Assemblée nationale française adoptait à l’unanimité le projet de loi créant le Revenu minimum d’insertion (RMI). Première action législative du gouvernement de Michel Rocard, ce texte de loi visait à aider, d’abord en l’assistant financièrement, puis en l’encourageant à sortir elle-même de sa condition, «toute personne qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation de l’économie et de l’emploi, se trouve dans l’incapacité de travailler». Trois ans plus tard, 950 000 ménages, soit environ deux millions de personnes, avaient touché le RMI. En 1991, l’État lui consacrait 16,4 milliards de francs, et les départements 3,1 milliards. Quel bilan tirer de ces trois années ?
Une nouvelle pauvreté
Le texte de loi instaurant le RMI prévoyait explicitement l’évaluation de cette nouvelle forme d’assistance publique, et le sociologue Serge Paugam, auteur en 1991 de la Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté (PUF), a été dès le début associé à cette évaluation. L’ouvrage qu’il publie n’est toutefois pas le travail d’un «professionnel du social», mais celui d’un scientifique qui s’interroge sur l’évolution de la pauvreté en France, sur les moyens mis en uvre pour la combattre et sur les effets de ce programme particulier qu’est le RMI.
L’ancrage historique de la réflexion de Paugam est double. Il s’agit dans un premier temps de définir la «nouvelle pauvreté» apparue durant la dernière décennie en la distinguant de celle des «trente glorieuses», cette période de prospérité qui s’étend du début des années cinquante à la fin des années soixante-dix. Pourquoi, en 1988, la création du RMI s’imposait-elle ? Caractérisées par un très faible taux de chômage (moins de 3 ou 4 %), le développement de la Sécurité sociale (créée en 1945), l’augmentation de la productivité, la croissance des salaires et la diminution des inégalités de revenus, les «trente glorieuses» ne pensaient la pauvreté que sous l’angle de la crise du logement : «La paupérisation était une dimension de la lutte des classes. Elle ne renvoyait pas à une frange particulière de la classe ouvrière.» Au début des années quatre-vingt, les choses ont changé : le marché de l’emploi s’est dégradé (le taux de chômage, souvent de longue durée, atteint 10 %) et les liens sociaux se sont affaiblis, aussi bien dans les relations familiales que dans les solidarités de classe. Les pauvres ne sont plus ce qu’ils étaient : ils sont maintenant considérés comme un groupe à part et les pouvoirs commencent à s’inquiéter de la dissolution de la cohésion sociale.
La question de la pauvreté se pose alors avec une acuité nouvelle. Paugam montre néanmoins que certaines dimensions de la réflexion politique sur la pauvreté s’insèrent dans une conception séculaire du rôle de l’État en matière d’assistance publique, même s’il est devenu nécessaire d’inventer de nouvelles réponses à ce problème. Pour ce faire, il remonte jusqu’aux travaux du Comité de mendicité de l’Assemblée constituante de 1790; c’est son second ancrage historique. Il découvre dans le rapport de ce Comité des arguments que reprendront les parlementaires de 1988. Deux sont essentiels : s’il veut respecter les droits de l’homme, l’État a le devoir social d’assurer la survie de ses pauvres; l’aide publique ne doit jamais mener à créer des «assistés à perpétuité» ce qu’elle ferait en étant injustement généreuse envers les démunis ou en ne respectant pas les lois du marché de l’emploi et il lui faut reposer sur «une éthique de l’effort et de la responsabilité». À ces arguments s’ajoutent cependant aujourd’hui d’autres principes : il ne saurait être question de distinguer les «bons» pauvres des «mauvais» (le RMI est une politique universaliste); les pauvres doivent participer à leur (ré)insertion dans la société selon des modalités flexibles; des combinaisons de solidarités sont nécessaires. Historiquement, les «valeurs de la République» restent essentiellement les mêmes, mais la vie économique et les formes de négociation sociale se sont transformées.
Une des apports fondamentaux du RMI est la notion d’insertion. Doit-elle être une obligation de l’allocataire, la contrepartie de l’allocation qui lui est versée ? Est-elle tout simplement un des objectifs du programme ? Cette insertion peut être de divers ordres, de la recherche d’emploi à l’alphabétisation, de la redynamisation à l’éducation parentale, de l’activité sociale à la gestion du budget, «mais la dominante de l’insertion reste toujours professionnelle». La loi étant ambiguë sur sa définition, ce sont les instances responsables de l’application du RMI qui ont été appelées à la concrétiser, après négociation avec les administrés. Les départements, les collectivités locales et les travailleurs sociaux sont donc les maîtres d’uvre de cette politique décentralisée dont l’objectif est de faire participer tous les partenaires sociaux à «une nouvelle politique sociale compensatoire».
Qui sont les pauvres ?
La diversité lexicale signale de façon évidente que la nature de la pauvreté ne va jamais de soi. De «sous-prolétariat» en «personnes en difficulté», de «populations vulnérables» en «économiquement faibles», le vocabulaire rappelle que «chaque société se donne les pauvres qu’elle veut» et que leurs figures sont des constructions. Évitant d’avoir recours à des «qualificatifs littéraires», Paugam répartit les allocataires du RMI en trois types.
Le type 1 attache une très grande importance au travail et souffre souvent de difficultés familiales ou sociales liées à l’absence d’une activité professionnelle. Ce sont les allocataires de ce type qui sont le plus susceptibles de réintégrer la population active, tout en étant fort critiques au sujet des stages, des «petits boulots» et des «quasi-emplois» qui leur ont été proposés durant la période pendant laquelle ils ont perçu le RMI. À la différence du type 1, le type 2, le plus représenté, s’investit davantage dans les rapports interpersonnels (famille, quartier, associations) que dans le monde du travail. Pour lui en fait : pour elle, car on trouve plus de femmes dans cette catégorie que dans les deux autres , le RMI s’inscrirait dans le cadre d’une «gestion souple de la carrière d’assisté» (!). La valeur refuge par excellence de ce type d’allocataires est la consommation, signe d’un repli sur l’univers domestique. Le type 3, enfin, regroupe des pauvres «dont la situation se caractérise par une profonde désocialisation et le cumul des handicaps tant professionnels que sociaux», et qui échappaient jusque-là aux efforts de l’État; ce type d’allocataire a bénéficié le plus du RMI et a pu se resocialiser grâce à lui.
Est-ce à dire que le RMI, après trois d’existence (l’analyse ne va pas au-delà de mai 1991), est un succès ? Que les RMIstes, cette population hétérogène malgré les clichés sur les causes de la pauvreté, ont pu profiter de cette forme particulière d’assistance pour sortir de la «spirale de l’exclusion» ? Les conclusions de Paugam sont nuancées : bien que seulement 8,5 % des allocataires ne touchent plus le RMI au terme de l’enquête, chez toutes les populations visées les résultats doivent être pondérés selon l’histoire personnelle de chacun, selon les conditions du travail social dans les milieux concernés et selon les objectifs qu’il est possible d’espérer de telles mesures dans une infrastructure économique en profond bouleversement. Les chiffres ne disent pas tout.
Leçon de méthode
Ayant choisi de faire uvre scientifique, d’être sociologue et non «acteur social» ou homme politique, Serge Paugam a très précisément circonscrit son objet et délimité ses objectifs. À plusieurs reprises, il revient sur la méthodologie de sa recherche, sur le cadre interprétatif qui est le sien et sur le vocabulaire qu’il emploie. La diversité des sources d’information n’est pas qu’amalgame; elle reste subordonnée à un projet d’ensemble clairement exposé et mené de façon exemplaire. Qu’il s’agisse de textes historiques (le rapport du Comité de mendicité de 1790), de débats parlementaires (douze séances ont porté sur ce projet de loi en octobre et en novembre 1988), de statistiques économiques, de résultats de questionnaires (auprès de 1990 allocataires du RMI dans neuf départements représentatifs de la France métropolitaine), de transcriptions d’entretiens approfondis (avec cent personnes), d’analyses sociologiques et juridiques (l’insertion est-elle un contrat comme un autre ?) ou de rapports consacrés à l’implantation du RMI, toute l’information est rassemblée pour permettre l’interprétation, dans le contexte des expériences françaises depuis plus de deux cents ans, d’une nouvelle façon de gérer la pauvreté. L’étude de cette «régulation du lien social» encore en devenir exige cette réunion de savoirs, seule susceptible d’éviter le discours politique tout fait, celui des tenants d’une gauche généreuse jusqu’à l’aveuglement comme celui d’une droite néolibérale peu sensible aux effets des transformations structurelles de l’économie contemporaine. À cet égard, on ne peut s’empêcher de noter que les débats soulevés en France par le traitement de la pauvreté trouvent des échos bien au-delà de l’Hexagone.
On pourra peut-être reprocher à l’auteur d’avoir parfois voulu banaliser ou justifier quelques-uns de ces comportements que ne cessent de monter en épingle les tenants des discours d’exclusion envers les prétendus parasites sociaux. Mais, quand H., un chômeur célibataire de 27 ans, déclare que «vivre avec le vide, c’est pas évident», ou qu’un autre H., 58 ans celui-là, constate que «L’avenir, pour moi, il est mort», ce que le livre de Serge Paugam fait entendre, c’est la détresse humaine dans ce qu’elle a de plus tragique : la résignation. Le RMI est une réponse à cette résignation, et son refus.
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