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Benoît Melançon, «De la différence : Oka : dernier alibi du Canada anglais / Robin Philpot et les Skinheads et l’extrême droite / Daniel Hubert et Yves Claudé de la Ligue des droits et libertés», Spirale, 111, décembre 1991, p. 11. Oka : dernier alibi du Canada anglais de Robin Philpot, Montréal, VLB éditeur, coll. «Études québécoises», 1991, 167 p. Préface de Francine Lalonde. Les Skinheads et l’extrême droite de Daniel Hubert et Yves Claudé de la Ligue des droits et libertés, Montréal, VLB éditeur, 1991, 134 p. Préface de Gérald Mckenzie.
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Les livres de Robin Philpot et de Daniel Hubert et Yves Claudé, malgré des sujets en apparence différents, renvoient à une même interrogation sur l’identité québécoise. En effet, au-delà de ce qui les unit ou les distingue, ils sont gros de questions semblables (même si elles ne sont pas exprimées ouvertement) : qu’est-ce qu’un Québécois ? Jusqu’où les Québécois que l’on appelle maintenant «de souche» sont-ils prêts à accueillir l’autre ? À le respecter ? Le Québécois peut-il être cet Amérindien qui joue la carte d’Ottawa contre celle de Québec, ou l’anglais contre le français ? Peut-il être l’immigrant que les skinheads veulent renvoyer «chez lui» ? Le droit à la différence existe-t-il au Québec ?
Mississippi, P.Q.
L’ouvrage de Philpot porte sur les événements de l’été 1990 à Oka à partir du traitement de la crise amérindienne dans les médias canadiens-anglais : les journaux (surtout), mais aussi les magazines, la radio, la télévision. Aux accusations de ces médias, Philpot répond par des prises de position politiques et par l’étude du statut des Amérindiens au Canada. L’horizon politique duquel se détachent ses propos est celui de l’après-Meech et de la grogne canadienne-anglaise contre le Québec. La thèse de Philpot est que le nationalisme canadian est fondé sur la «négation du Québec», ce que prouverait la crise d’Oka : on s’en serait servi pour montrer que le Québec ne pouvait pas se séparer du Canada puisqu’il était incapable de négocier avec des secteurs de sa population. Philpot soulève donc un double problème : les rapports du Canada anglais avec le Québec, ceux des Amérindiens avec les Québécois.
Un des principaux intérêts du livre est de faire découvrir des textes dont la diffusion a été fort limitée au Québec. Deux séries de textes sont mises à contribution par Philpot. Il s’agit d’abord des articles de journaux publiés un peu partout au Canada anglais durant la crise de 1990 et qui tiennent souvent du délire (Philpot distingue toutefois ces journaux de The Gazette, dont la qualité de l’information est soulignée). Deux exemples tirés du Globe and Mail suffisent à montrer comment une certaine intelligentsia canadienne-anglaise a rêvé les Warriors d’Oka : en septembre 1990, Bruce Clark déclarait que ceux-ci étaient «d’authentiques héros canadiens» et Robert Sheppard, le 1er octobre, les comparait à Louis Riel. D’un journal à l’autre, l’on pouvait apprendre, en contrepartie, que le Québec était l’équivalent du Mississippi des années soixante, que la Sûreté du Québec n’avait rien à envier aux SS, que les Québécois étaient racistes par essence et, enfin, que le Québec était la province où les Amérindiens étaient le plus mal traités. À en croire ce discours, la société québécoise serait distincte, car plus raciste que les autres, plus intolérante, «distinctly repressive».
La deuxième série de textes qu’utilise Philpot lui permet de contester cette accusation, chiffres et tableaux à l’appui. Pour répondre aux élucubrations qu’il a recueillies, l’auteur, avant de faire le portrait (idéologique, financier, etc.) de la Warrior Society, a recours à des recherches anthropologiques et historiques et à divers rapports du gouvernement fédéral. Or, deux choses ressortent clairement des données qu’il présente : que les Amérindiens sont des citoyens de deuxième classe partout au Canada, lorsqu’on les compare aux populations non amérindiennes, et sur tous les plans : population carcérale, conservation des langues, revenu moyen, scolarisation, taux de suicide, pourcentage de la population vivant sous le seuil de la pauvreté, etc.; et, deuxième constatation, que c’est au Québec, toutes choses étant relatives par ailleurs, que les Amérindiens s’en tirent le moins mal. L’information, sans être exhaustive, est pertinente en ce qu’elle permet de contredire méthodiquement les déclarations de ceux pour lesquels le Québec est le pire endroit où être amérindien. C’est en ne tenant pas compte de cette information que des Canadiens anglais ont pu développer leur rhétorique antiquébécoise.
Une culture de l’intolérance ?
L’été 1991 a été particulièrement riche, au Québec, en incidents dans lesquels le refus de l’autre était explicite : des affrontements entre Noirs et Blancs ont eu lieu dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal; le Front national de Jean-Marie Le Pen a créé une antenne québécoise; le Ku Klux Klan a distribué son journal dans l’Ouest de Montréal et à Sherbrooke; des mouvements se sont fait entendre qui visent à réduire l’immigration au Québec, ou à la limiter à certaines populations. Le livre de Hubert et Claudé, paru avant ces incidents, a le mérite de montrer que la situation québécoise est loin d’être unique et qu’elle doit être interprétée dans le contexte plus large de la montée de l’extrême droite en Occident.
Les auteurs se réclament du journalisme d’enquête et leur livre est le fruit d’une recherche de longue haleine. Ils ont commencé à travailler sur les skinheads en 1987, ont soumis un rapport de recherche en 1989 à la Ligue des droits et libertés (c’est elle qui le leur avait commandé), avant d’en tirer un livre deux ans plus tard. Les Skinheads et l’extrême droite permet de suivre l’histoire de la «culture skinhead» depuis son apparition en Grande-Bretagne dans les années soixante, d’en distinguer les variantes nationales (des groupes français poussent le syncrétisme jusqu’à se réclamer des guerriers médiévaux, de Jeanne d’Arc, du nazisme, de Che Guevara et de Proudhon; les groupes américains recrutent souvent dans les prisons), de caractériser les mouvements skinheads au Canada anglais et au Québec, de voir le rôle joué par les médias dans l’émergence de ce phénomène et de s’interroger sur ce que peut le droit devant la montée de l’intolérance raciale.
L’ouvrage fourmille de renseignements. On y explique la symbolique chromatique des lacets de bottes Doc Martens (élément indispensable de l’accoutrement skin), on y révèle les liens d’une certaine industrie musicale avec la propagation de l’intolérance, on y explique même pourquoi les skinheads préfèrent la bière à toute autre boisson. Une des découvertes les plus surprenantes de la recherche est qu’il existe diverses espèces de skinheads : tous ne sont pas fascistes, racistes, antisémites, antihomosexuels, etc. On trouve en effet des redskins (ce sont des skinheads de gauche), des skinheads gais, quelques rares skinheads noirs ou arabes. Il s’agit là d’une des leçons les plus importantes de cet ouvrage, mais aussi d’une des plus ambiguës, car le lecteur a parfois l’impression qu’à force de distinguer les skinheads les uns des autres on en arrive à banaliser ceux qui sont racistes.
Des livres pratiques
Proches de l’actualité, utiles pour la compréhension des événements à venir (la «crise amérindienne» est loin d’être terminée, les skinheads sont toujours là), explicitement engagés (pour l’indépendance du Québec chez Philpot, contre la simple répression pénale en matière d’opinion pour Hubert et Claudé), les deux ouvrages publiés par VLB éditeur sont de courts livres pratiques, écrits pour être lus rapidement et pour éclairer la société à un moment précis de son histoire. Malgré leur utilité, tout n’y est cependant pas convaincant ou complet.
La théorie du complot chez Philpot («Dès l’annonce de la fusillade d’Oka, le 11 juillet 1990, l’hypothèse d’un coup monté contre le Québec était sur toutes les lèvres») ne saurait tenir lieu d’analyse politique : il ne suffit pas de poser une analogie entre les agissements de la Gendarmerie royale du Canada durant les mois qui ont précédé Oka et ce qui s’est passé pendant les années du Front de libération du Québec pour que tout soit dit et démontré. Hubert et Claudé n’expliquent jamais clairement pourquoi l’on devient skinhead (ils parlent de raisons familiales et socioéconomiques, de l’influence du reaganisme et de la pensée néolibérale, quand ce n’est pas de «l’air du temps»), mais, surtout, ils laissent croire que l’on peut très bien glisser du racisme à son refus, et vice versa, par un mouvement «naturel», comme si le racisme n’était finalement qu’une idéologie comme les autres, offerte à qui veut bien la défendre. On aurait aussi voulu savoir combien il y a de skinheads au Québec. Les auteurs sont catégoriques : ce mouvement y est tout à fait marginal. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Qu’ils sont une poignée, quelques dizaines, des centaines ? Il aurait fallu, de plus, s’interroger sur la présence hors de la région montréalaise de groupes skinheads racistes : si les racismes se nourrissent de visions fantasmées de l’autre, ces visions ne sont pas toutes les mêmes. Aux fins de l’analyse, il faudrait montrer en quoi le racisme dans une société multiethnique diffère de celui d’un milieu plus fermé : en quoi les skinheads montréalais sont-ils différents de ceux de Repentigny ou de Québec (la population de cette ville ne comptant, selon le magazine l’Actualité, que 2,3 % de représentants des communautés culturelles) ? De quoi Les Jeunesses aryennes Inc. de Sainte-Foy ont-elles peur ? De l’autre ? De la ville cosmopolite ? De Montréal ?
Des questions sont évoquées dans les deux textes, mais sans être approfondies. C’est le cas de la langue : chez les skinheads, les graffiti sont en anglais, comme les chansons, les publications, les dénominations des groupes; chez les Amérindiens, l’anglais est la langue choisie contre le français. De quel poids ces choix sont-ils lestés ? La situation constitutionnelle apparaît également dans les deux ouvrages : pratiquement tous les skinheads québécois sont fédéralistes et ils jouent le drapeau canadien contre le québécois; les Amérindiens ne reconnaissent comme autorité politique, s’ils en reconnaissent une, que celle du gouvernement fédéral (dont ils dépendent constitutionnellement). De tels choix ne sont pas innocents et il aurait fallu y être plus attentifs. Réfléchir aujourd’hui à l’identité québécoise oblige toujours à en revenir aux sempiternels débats linguistiques et constitutionnels, mais à partir d’une nouvelle donne sociale : les Amérindiens et les immigrants occupent maintenant dans la société québécoise une place qui longtemps leur a été déniée. Oka : dernier alibi du Canada anglais et les Skinheads et l’extrême droite sont le signe de cette transformation et des outils permettant de la penser.
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