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Révéroni Saint-Cyr, Pauliska ou la Perversité moderne, 1991, couverture

Benoît Melançon, «Faire (re)découvrir : Pauliska ou la Perversité moderne. Mémoires récents d’une Polonaise / Révéroni Saint-Cyr et le Journal d’une jeune femme de qualité 1764-1765 / Cleone Knox», Spirale, 124, mai 1993, p. 13.

Pauliska ou la Perversité moderne. Mémoires récents d’une Polonaise de Révéroni Saint-Cyr, Paris, Desjonquères, coll. «XVIIIe siècle», 1991, 221 p. Texte de 1798. Édition établie et présentée par Michel Delon.

Le Journal d’une jeune femme de qualité 1764-1765 de Cleone Knox, Cadeilhan, Zulma, 1991, 185 p. Traduction de Sylvie Leroy. Postface de Magdalen King-Hall. Suivi d’«Histoire d’une publication» de R. Perceval-Maxwell.

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L’édition française donne parfois l’impression d’être monolithique, de tourner autour des seules prestigieuses maisons parisiennes, de subir la mainmise de «Galligrasseuil». Pourtant, à côté de ces grandes entreprises, de petits éditeurs, à Paris ou en région, réussissent à enrichir le paysage littéraire, à une échelle réduite certes, mais avec une indiscutable vitalité. À l’occasion, grâce à des ententes de distribution efficaces, ces maisons parviennent même à percer le marché québécois : c’est le cas des éditions Desjonquères et Zulma.

Les premières, qui existent depuis une dizaine d’années, publient cinq collections : «Les chemins de l’Italie» (traductions de l’italien et textes sur l’Italie), «Littérature allemande», «Le bon sens» (textes critiques et historiques), «Outremer» (y ont paru des histoires du sucre, du thé, du café) et «XVIIIe siècle» — c’est dans celle-ci, dirigée par Henri Coulet, que paraît Pauliska. Créées en 1991, les secondes ont choisi d’œuvrer dans deux domaines : la littérature érotique (avec la première traduction intégrale en français des Kâma-Sûtra) et la littérature exotique (avec le Voyage du comte de Frobin à Siam, le Voyage à la Nouvelle-Calédonie (1863-1866) de Jules Garnier et le Journal d’une jeune femme de qualité). Les textes édités par ces deux maisons ont en commun d’être le plus souvent peu connus.

De Voltaire à Sade à Sue

On a longtemps cru que la Révolution française avait été le «tombeau des arts», que la littérature, particulièrement, avait, en 1789, cédé la place à l’art oratoire, au journalisme, au pamphlet. Depuis quelques années, cette conception est contestée par de nombreux critiques, qui tentent de faire sortir de l’ombre des textes oubliés, mais qui parlent encore aux lecteurs d’aujourd’hui. Les éditions Desjonquères participent à ce mouvement en rééditant Pauliska ou la Perversité moderne. Mémoires récents d’une Polonaise (1798) de l’ingénieur militaire Révéroni Saint-Cyr (1767-1829).

Contemporain de Sade, Révéroni Saint-Cyr est, comme le divin marquis, influencé par le roman noir, mais il est également attentif au discours scientifique de son époque. La cascade d’infortunes dont sont victimes la comtesse Pauliska, son jeune fils Edvinski et l’homme qu’elle aime, Ernest Pradislas, n’est pas seulement une autre variation sur la vertu menacée; c’est aussi le moyen de mettre en scène les idées pseudo-scientifiques du tournant des Lumières. Les décors sont bien ceux du roman noir : sombres forêts, rugissantes cataractes, caves humides, grottes glacées. Les châteaux sont lugubres, les prisons dantesques et les situations rocambolesques à souhait : tombé aux mains du cardinal-légat de Bologne, Edvinski est sur le point d’être castré (musique vocale oblige) lorsque «Tout à coup on frappe à coups redoublés à la porte du premier cabinet. Taillandino reste le bras suspendu…» De chutes en rebondissements, l’intrigue mêle les menaces répétées et les rencontres miraculeuses. Comme Candide retrouvant périodiquement les habitants du château de Thunder-ten-tronckh, Pauliska n’est jamais longtemps en péril : tel personnage qu’on croyait mort réapparaît au moment où on s’y attend le plus pour l’arracher des griffes des sombres vilains, eux-mêmes réunis en une internationale du crime («Grand Dieu ! Les scélérats ont donc un point de contact en tous lieux !»).

Pauliska est soumise à maints dangers : entre la fuite de son château lors de l’invasion de la Pologne par la Russie (1793) et un mariage heureux à Lausanne, elle doit se défendre contre les avances d’un soldat français, d’un contrefacteur italien (au nom prédestiné de «Falso») et, surtout, d’un chimiste hongrois. Ce dernier, le baron d’Olnitz, tente, lors d’un premier kidnapping, d’amener Pauliska à l’aimer en lui concoctant une mixture composée de parties séchées de la chair de la jeune femme, de quelques-uns de ses cheveux et de l’«haleine condensée» du savant fou. C’est le même baron qui, la séquestrant de nouveau (re-rapt), essaie d’utiliser son «gaz personnel» (autre nom de l’«haleine condensée») en guise de «gaz de jouvence». La concurrence scientifique étant ce qu’elle est, d’Olnitz entre en conflit avec le magnétiseur Salviati, qui préfère à l’haleine le frottement électrique des corps féminins, préférablement nus et aux formes saillantes. Malgré épreuves et malheurs, Pauliska, transformée plus souvent qu’à son tour en cobaye, s’en tire chaste et pure : «le ciel fut juste et l’innocence sauvée».

Pauliska n’est pas que la reprise des clichés narratifs du roman noir ou que la mise en scène de savants fous. Ni simple curiosité ni chef-d’œuvre, c’est un roman satirique qui évite cependant de sombrer dans la caricature. La satire ne porte pas uniquement, comme le croyait en 1798 le critique des Veillées des muses, sur le délire des «illuminés». On trouve également sous la plume de Révéroni Saint-Cyr une parodie des cas de conscience en vogue au XVIIIe siècle (Pauliska doit-elle rendre les diamants qu’elle a involontairement subtilisés aux contrefacteurs qui la tenaient prisonnière ?) et du fonctionnement des académies scientifiques : quand Ernest tombe aux mains d’une secte féministe paneuropéenne, les Misanthrophiles, il est soumis à des expériences physiques et morales par lesquelles on vise à confirmer ou à infirmer les rapports soumis par des «sociétés affiliées» sur le «sexe dégradé» des hommes. Par ailleurs, les personnages sont plus complexes qu’il n’y paraît : tout aimable qu’il est, Ernest, «né violent», est joueur, un peu fat et souvent insensible; Pauliska ne cesse de répéter qu’elle est une mère éplorée, mais il lui arrive de l’oublier pendant de nombreuses pages, voire de ne pas être insensible aux expériences du baron.

Aussi noir que Sade à certains égards, d’une intrication qui rappelle Voltaire, non moins rocambolesque que les romans de Sue, Pauliska ou la Perversité moderne est un étonnant roman qui, sans révolutionner la connaissance de la fin de l’Ancien Régime, permet d’en découvrir une autre facette, là où l’imaginaire machinique rejoint la littérature d’épouvante.

Un bon tour

Les mésaventures de Pauliska l’amènent à traverser de nombreux pays : sa Pologne natale, l’Allemagne, la Hongrie, l’Italie, la Suisse. Cleone Knox, ingénue de dix-neuf ans, n’est pas moins voyageuse. Son père ayant décidé de l’éloigner des beaux yeux noirs de David Ancaster, il l’oblige à entreprendre, en famille, son «grand tour d’Europe», cette activité qui permettait, au XVIIIe siècle, de faire découvrir aux aristocrates anglais les vertus de la culture continentale. D’origine irlandaise, elle passe en Angleterre («insipide», décrète-t-elle), puis en France («Je pense que je serai heureuse dans ce pays»), en Suisse («le pays le plus idyllique du monde») et en Italie (Venise : «toute cette maudite eau»). Elle parle chiffons avec ce que l’Europe compte de beau linge, voit de loin les souverains anglais, est présentée à Louis XV (double bise) et à Voltaire («Parfois affable, plus souvent quinteux»), fréquente les fêtes et raouts de la bonne société et se fait courtiser, sans succès, par de jeunes hommes tous plus séduisants les uns que les autres. Victime de voleurs à Londres, elle est sensible à la pauvreté des «basses classes», sans toutefois s’y attacher trop précisément. Son monde est celui de la richesse et de la facilité, du plaisir et de la légèreté.

Malgré l’apparente fidélité historique du Journal et le recours à un procédé courant au XVIIIe siècle — l’intervention d’un éditeur assurant la véracité de ce qu’on va lire, comme c’est le cas dans Pauliska —, il s’agit pourtant d’un texte écrit au début du XXe siècle par une jeune Anglaise, Magdalen King-Hall. Considéré comme un texte authentique au moment de sa parution en 1925, best-seller en Grande-Bretagne et aux États-Unis, ce Journal est donc un canular qui a réussi à berner ses contemporains. Si le lecteur actuel n’est plus trompé — encore que le caractère apocryphe du texte ne soit clairement révélé que dans la «Postface» —, il reste séduit par le rythme du texte, puis, le canular découvert, par l’adresse de l’auteure qui est parvenue à donner au personnage de Cleone une personnalité et un style.

Les éditions Zulma tirent leur nom d’un poème des Amours jaunes de Tristan Corbière : «À la mémoire de Zulma / vierge-folle hors barrière / et d’un louis» (c’est à ce poème que sont empruntés les noms des collections : «Vierge-folle» pour l’érotique et «Hors barrière» pour l’exotique). Or, parmi les titres de la collection «XVIIIe siècle» des éditions Desjonquères, figure le Sopha (1742) de Crébillon fils et, dans ce roman érotique et exotique (le cadre est «oriental»), apparaît un personnage du nom de Zulma. Au-delà d’une semblable volonté de faire (re)découvrir des textes parfois oubliés, c’est encore par de tels rapprochements que les éditions Desjonquères et Zulma se rejoignent.


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