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Benoît Melançon, «Mordecai Richler à Christiane Charrette. Sept minutes de honte», le Devoir, 28 octobre 1997, p. A7.

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Le 10 octobre dernier, Christiane Charette recevait sur les ondes de la télévision de Radio-Canada le romancier Mordecai Richler à l’occasion de la publication de son plus récent livre, Barney’s Version. Durant les sept minutes de ce segment de l’émission, on a assisté à un spectacle navrant auquel on ne saurait rester indifférent : tant de mépris, tant de grégarisme, tant de petitesse déshonorent la télévision d’État, et il importe de le dire, quelles que soient les positions politiques que l’on défende par ailleurs.

Du mépris ? Il prenait plusieurs formes. Cela passait d’abord par l’usage généralisé du prénom de l’invité, comme s’il était normal de s’adresser à Mordecai Richler en l’appelant «Mordecai» ou «Monsieur Mordecai». Imagine-t-on recevoir Anne Hébert à la télévision d’État et l’interpeller d’un «Anne» ou d’un «Madame Anne» ? Pierre Brassard, en prélude à ce qui se présentait comme une entrevue mais n’en était pas une, se moquait de «Mordecai» et affirmait, catégorique, que les étudiants de l’Université du Québec à Montréal, où était tournée l’émission, ne le connaissaient pas. Mépris encore que les insultes venues de Richard Martineau et de Guy A. Lepage : le premier considérait Richler comme un «misanthrope» et un «grincheux», et utilisait un des procédés les plus éculés de la polémique en retournant contre l’écrivain une étiquette que celui-ci a déjà employée pour désigner les nationalistes québécois, celle de «tribalisme»; le second traitait l’écrivain de «crétin», avant de conclure qu’on «donnait trop la parole» aux gens «bornés» comme lui. Mépris toujours que les commentaires qu’ajoutait Guy Fournier aux propos de Richler : alors qu’il devait lui servir d’interprète et rapporter ses réponses en français, il profitait de l’occasion pour proclamer que l’invité n’avait «pas dit» un certain nombre de choses.

Le grégarisme était tout aussi évident que le mépris, et tout aussi consternant. D’entrée de jeu, Christiane Charette avait offert à tous les gens sur le plateau de participer à la discussion : «On est tout le groupe face à lui», avouait-elle candidement. Les spectateurs, eux, applaudissaient aux attaques verbales répétées contre Richler. Pour sa part, que lui reprochait Germain Houde ? De ne pas être arrivé pour le tournage en même temps que lui et ses équipiers de la Ligue nationale d’improvisation ! Bref : Richler péchait de ne pas avoir fait comme tout le monde. (On se réjouit d’entendre pareille défense du conformisme dans la bouche d’un artiste.) Il faut enfin noter que personne durant l’entretien n’a eu le courage ni la politesse de demander qu’on mette fin à la mascarade, qu’on laisse parler l’invité sans l’invectiver ou qu’on puisse l’entendre sur son livre (personne, manifestement, ne l’avait lu). La meute était regroupée, ce qui donnait raison à Richler, du moins ce jour-là, de s’en prendre à l’unanimisme québécois.

Et le principal intéressé dans tout cela ? Il était le seul à conserver sa dignité. Insulté, il répondait qu’il essayait de rester poli envers ses détracteurs. Invité pour parler de son roman, il se retrouvait plutôt devant un tribunal improvisé, sans toutefois perdre son flegme. Accusé de ne pas aimer les Canadiens français, il précisait qu’il n’en a pas contre eux, mais contre les nationalistes de tout poil, qu’ils soient québécois ou israéliens. Devant un tel étalage de grossièreté, il aurait pu claquer la porte; il a plutôt choisi de rester et de faire face — seul. À côté de lui, l’animatrice, dépassée par les événements, avait abdiqué sa responsabilité; pas Richler.

Ce traitement aurait été réservé à n’importe quel citoyen, il faudrait le dénoncer. Qu’il l’ait été à l’un des plus grands écrivains du Québec rend la dénonciation encore plus nécessaire.


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