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Benoît Melançon, «En bref : De Mentor à Orphée. Essais sur les écrits pédagogiques de Rousseau / Jean Terrasse», Spirale, 123, avril 1993, p. 13. De Mentor à Orphée. Essais sur les écrits pédagogiques de Rousseau de Jean Terrasse, Montréal, Hurtubise HMH, coll. «Brèches», 1992, 231 p.
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Est-il possible aujourd’hui de proposer une nouvelle lecture des textes pédagogiques de Jean-Jacques Rousseau, eux si fréquemment interprétés par critiques, philosophes et pédagogues depuis deux siècles ? Jean Terrasse prouve, avec De Mentor à Orphée, que l’on peut les aborder avec un regard neuf.
Une des spécificités de son ouvrage est qu’il a choisi non seulement de suivre la réflexion de Rousseau dans les écrits qui ont fait sa réputation en matière de pédagogie le Mémoire à M. de Mably, les Solitaires et l’Émile, auquel sont consacrées deux de ses cinq études , mais aussi dans ceux dont le rapport avec cette réflexion est plus difficile à cerner, la Nouvelle Héloïse ou la correspondance. À cet égard, une des analyses les plus stimulantes porte sur les Lettres morales : ce texte inachevé, issu de la correspondance des années 1750 entre Rousseau, Sophie d’Houdetot et Saint-Lambert, permet de dresser un portrait de Rousseau en «pédagogue amoureux», de réfléchir aux liens entre la lettre familière et la lettre publique, et de souligner l’importance, chez l’écrivain, de l’«amour triangulaire». Précepteur des enfants de M. de Mably ou amoureux de Mme d’Houdetot, Rousseau n’a pas la même relation avec ses élèves.
Il est également intéressant que Jean Terrasse ait privilégié une seule des dimensions de la pensée pédagogique de Rousseau, soit l’éducation privée, et qu’il ait laissé de côté ce qui concerne l’éducation publique (l’école). La figure de Mentor domine l’ouvrage : c’est le précepteur qui occupe le centre de la sphère pédagogique privée telle que la définit Rousseau. Du titre, c’est ce nom qu’il faut retenir, car ce sont les multiples facettes de cette figure que Terrasse cherche à mettre en lumière dans la diversité des textes étudiés.
La figure d’Orphée, elle, n’est guère approfondie : elle constitue en fait l’horizon de l’uvre, comme si Rousseau ne pouvait s’identifier au poète mythique qu’une fois la question de l’éducation vidée. Avant de pouvoir prétendre au statut d’Orphée, le mauvais précepteur, lui qui a échoué dans l’expérience quotidienne de l’enseignement et qui a abandonné ses propres enfants, doit en finir avec cette question. Alors seulement il pourra être un artiste.
On sera surtout redevable à Jean Terrasse d’avoir voulu lire Rousseau comme écrivain, non comme philosophe ou théoricien de la pédagogie. S’appuyant sur une formule d’Yvon Belaval, Terrasse rappelle que Rousseau n’est pas un philosophe de profession, qu’il «ne se marie pas avec la vérité pour faire carrière», qu’«il en reste l’amant». Il a certes des idées sur l’éducation, et il recherche même une certaine vérité, fût-elle relative, mais ce qui intéresse Terrasse est la forme que prennent ces idées, la rhétorique que met en place l’écrivain pour les développer, les «stratégies de persuasion» dont il use. Dans le prolongement de sa Rhétorique de l’essai littéraire (1977), Terrasse montre que ce que l’on a coutume d’appeler la prose d’idées n’est pas que la simple mise en prose d’idées; il s’agit plutôt d’un discours dans lequel des «idées-événements» servent de support à l’élaboration d’un «récit idéel», pour le dire avec les mots d’André Belleau. Une fois cette nature de l’essai reconnue, et prise au pied de la lettre la déclaration de Rousseau selon laquelle ses écrits pédagogiques sont les «rêveries d’un visionnaire sur l’éducation», l’auteur fait voir comment le narrateur devient personnage de son texte, comment il y emprunte divers masques, comment il répartit ses voix. S’il est vrai que Mentor se métamorphose en Orphée, il ne peut pas le faire sans être aussi Protée.
Au-delà des remarques sur l’«obsession» de l’autorité chez Rousseau ou sur son paradoxal concept d’«éducation négative» (le précepteur doit «observer» et «s’abstenir»), c’est la position de lecture de Terrasse qu’il faut louer. Même si tout n’est pas également convaincant dans son livre (plusieurs remarques sont impressionnistes, les rapports de la biographie et de l’uvre auraient gagné à être travaillés autrement), il n’en reste pas moins que la solidité de l’érudition et la nouveauté de la perspective critique lui donnent une réelle singularité.
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