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Lise Gauvin et Jean-Marie-Klinkenberg (dir.), Trajectoires, 1985, couverture

Benoît Melançon, «Une complicité agissante : Trajectoires. Littérature et institutions au Québec et en Belgique francophone / Lise Gauvin et Jean-Marie Klinkenberg (édit.) et le Coq et la plume. Propos sur la littérature francophone de Belgique / Michel Condé et Pierre Popovic (édit.)», Spirale, 53, juin 1985, p. 16.

Trajectoires. Littérature et institutions au Québec et en Belgique francophone sous la direction de Lise Gauvin et Jean-Marie Klinkenberg, Bruxelles, Labor, coll. «Publications du Centre d’études québécoises de l’Université de Liège», 2, 1985, 272 p.

Le Coq et la plume. Propos sur la littérature francophone de Belgique / sous la direction de Michel Condé et Pierre Popovic, Bruxelles, Cahiers JEB, 1, 1984, 171 p.

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Il existe depuis quelques années un programme de «Recherche comparée sur les littératures belge francophone et québécoise» qui regroupe des chercheurs des deux côtés de l’Atlantique. La publication de Trajectoires est un des aboutissements de cette coopération interuniversitaire, comme l’avait été avant elle celle des Actes du Colloque international de Montréal (tenu en 1981) intitulé Lectures européennes de la littérature québécoise (Leméac, 1982) et de ceux du Colloque de Liège (1980), Langages et collectivités : le cas du Québec (Leméac, 1981). Le présent recueil, dont le titre de Trajectoires ne saurait être plus pertinent, est exemplaire des bénéfices que peut retirer la recherche de tels échanges.

Les vingt et une contributions ici rassemblées étudient des trajectoires qui, pour être souvent assez proches les unes des autres, n’en diffèrent pas moins de façon assez claire. Si les différences ne se manifestent qu’indirectement dans les textes consacrés à une question particulière, qu’elle soit belge ou québécoise, elles sont beaucoup plus évidentes lorsqu’il s’agit de textes (l’un belge, l’autre québécois) portant sur une même question, ou d’études proprement comparatives. Un exemple de ce que la confrontation des objets culturels au regard de l’autre peut donner se trouve dans le texte que consacre Lise Gauvin à un numéro de la Revue de l’Université de Bruxelles paru en 1980 et intitulé la Belgique malgré tout (sous la direction de Jacques Sojcher). De ce recueil que mentionnent bon nombre de textes aussi bien dans Trajectoires que dans le Coq et la plume — ce qui en montre bien la grande importance —, Gauvin propose une lecture qui s’affirme québécoise. La dialogue des «littératures inquiètes» doit reposer sur cette dialectique de l’autre et du même.

Seulement deux des études de Trajectoires sont strictement comparatives : l’une porte sur les stratégies manifestaires (Jeanne Demers et Line Mc Murray), l’autre sur les revues poétiques (Pierre Popovic). Cependant, par leur sujet, plusieurs études se recoupent, se complètent, s’opposent. On lira ainsi en parallèle les textes sur l’édition belge (Michel Condé) et québécoise (Jean Jonassaint), ceux sur l’enseignement ici (Gilles Marcotte, Joseph Melançon) et là-bas (Jean-Paul Laurent, Isabelle Legros-Streel et Georges Legros). Le texte de Suzanne Lamy sur la place des femmes dans — ou hors de — l’institution rejoint celui de Danièle Bajomée, qui lui-même vient compléter la lettre où Claire Lejeune raconte que la première reconnaissance de son œuvre lui est venue… du Québec ! Les études particulières, si elles ne procèdent pas de la curiosité comparatiste, n’en recèlent pas moins de nombreux enseignements : pour la Belgique, sur les contradictions du champ littéraire (Jacques Dubois), la question de l’identité personnelle et collective (Ralph Heyndels, Michel Otten), le statut de l’écrivain (René Andrianne) et la critique (André Helbo); pour le Québec, sur les revues littéraires d’avant-garde (Jacques Michon), l’archéologie de l’institution aux XVIIe et XVIIIe siècles (Bernard Andrès) et le théâtre (Jean-Cléo Godin). Jean-Marie Klinkenberg et Chantal Henry, présentant les résultats d’une enquête sur les «Lectures québécoises des lettres belges», montrent comment les projections (québécoises et / ou françaises) des lecteurs influencent la réception des objets culturels.

Des lignes de force ? L’importance du système d’enseignement (mode de consécration) sur la formation d’un public et d’un marché; celle des revues (mode de légitimation) sur le fonctionnement du champ éditorial; la reconnaissance chez certains (Demers et Mc Murray, Andrianne, Andrès, Godin, Michon, Marcotte), de la dimension discursive du fonctionnement institutionnel, qui vient compléter l’étude matérielle d’infrastructures; l’impression d’un décalage (qui n’est pas un retard) dans le développement des deux institutions — c’est manifeste lorsque la question de la place des intellectuels dans la Cité est abordée, ainsi que celle du statut des genres (opposition stratégique entre poésie et roman). Beaucoup de textes belges sont également traversés par la dichotomie Bruxelles / Wallonie, qui semble au moins aussi importante que celle entre les francophones et les Flamands. li est intéressant de voir selon quelles modalités les deux littératures répondent au «lutétiotropisme» (Klinkenberg) : des raisons aussi bien géographiques et historiques que structurelles distinguent les deux institutions dans leur relation à l’oligopole parisien. Lise Gauvin et Jean-Marie Klinkenberg signalent cette opposition dans leurs «Croisements» finals, ainsi que celle entre le «désir» d’une institution en Belgique et le «pouvoir» de l’institution, déjà existante, au Québec.

Praticiens et analystes

Ces questions et préoccupations on les retrouve dans le Coq et la plume. (Sans être reliée au projet de recherche interuniversitaire, cette publication s’en rapproche par ses sujets et thèmes et par ses collaborateurs.) Toutefois, si les textes de Trajectoires sont principalement le fait de chercheurs universitaires, on trouve davantage de praticiens dans les Cahiers JEB. Dans son introduction au recueil, Yvette Lecomte insiste d’ailleurs sur la nécessité de la rencontre entre le monde de la recherche et celui de l’action culturelle. À l’objectivité attendue des chercheurs répond l’engagement, voire la polémique, des textes plus personnels. Les contributions des praticiens traitent de sujets divers : la création collective (Émile Hesbois), la poésie à l’école (Pierre Popovic), la diffusion du livre (André Gascht, Jean-Luc Geoffroy), le statut de l’écrivain (Serge Goldwicht). Sauf pour trois articles — sur la Suisse romande (Isabelle Martin), le Québec depuis l’Hexagone (Manon Brunet) et la poésie «clandestine» en France (Jean-Hugues Malineau) —, tous les textes portent sur des aspects de l’institution littéraire en Belgique : la politique culturelle (Guy Denis), l’édition (Michel Condé), la distribution (Evelyne Lentzen). De la même façon que dans Trajectoires il étudiait la réception québécoise des lettres belges, Jean-Marie Klinkenberg analyse ici leur légitimation parisienne. Jacques Dubois livre des «Notes sur les régionalités littéraires» où il distingue régionalité («principe d’action et forme de stratégie») et régionalisme. Les interventions d’un débat sur l’édition en Belgique, qui donne son titre à l’ensemble, viennent clore le recueil.

«Comment […] parvenir à se soucier d’ici d’une façon susceptible, en même temps, d’ouvrir sur l’ailleurs ?» S’il est facile de voir des analogies entre cette question de Ralph Heyndels et telle déclaration d’un écrivain ou d’un chercheur québécois, il est certes plus difficile de comparer efficacement deux littératures «marginales», l’une dans une période «post-nationale» (Gauvin), l’autre «en formation, peu autonome, qui n’a ni trouvé son assise, ni fixé son image» (Dubois). Malgré la séduction que peut exercer le modèle québécois sur les chercheurs et praticiens belges ou l’effet de miroir que renvoie la Belgique de l’expérience québécoise, on ne peut perdre de vue que divers filtres viennent modifier la vision belge de la littérature québécoise, et inversement. «À même langue autres pouvoirs, fantasmes et littérature», déclare André Helbo. Cette reconnaissance des différences est essentielle. Pour exister, l’étude comparative nécessite des outils et des concepts : Trajectoires et le Coq et la plume sont riches des deux. La «complicité agissante» entre «littératures périphériques » ou «minoritaires», dont se réclament Lise Gauvin et Jean-Marie Klinkenberg dans l’avant-propos de Trajectoires, donne d’heureux résultats.


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